. Références et sources - 2002-2 .

 


INTERNET
Le destin tragique
d'une invention formidable


FOREIGN POLICY
Washington


La révolution Internet s'est achevée aussi soudainement qu'elle avait commencé. Personne ne s'attendait à l'explosion de créativité produite par le réseau. Et très peu de gens avaient prévu que cet enthousiasme retomberait aussi rapidement et aussi bas. (...) Sous le couvert de la protection de la propriété privée, un ensemble de nouvelles lois et réglementations entreprennent
 
CHRONOLOGIE
1969 Mise en place d'ARPANET, mandaté par le ministère de la Défense pour la recherche sur les réseaux. 4 serveurs connectés.
1972 Première discussion d'ordinateur à ordinateur (chat) à l'université de Californie de Los Angeles. 31 serveurs connectés.
1984 Le Système de nom de domaines (Domain Name System, DNS) voit le jour. 1 024 serveurs connectés.
1989 Tim Berners-Lee développe la Toile (web), interface graphique du Net. 159 000 serveurs connectés.
1990 ARPANET cesse d'exister. Création de
l'Electronic Frontier Foundation (EFF) par Mitch Kapor. 313 000 serveurs connectés.
1992 Constitution d'Internet Society (ISOC).
1 136 000 serveurs connectés.
1993 Le monde des affaires commence à s'intéresser au Net. 2 056 000 serveurs connectés.
1994 Développement des premières boutiques en ligne. 3 864 000 serveurs connectés.
1996 Les compagnies de téléphone américaines s'inquiètent de l'essor de la téléphonie par Internet. Elles demandent au Congrès d'interdire cette technologie. 12 881 000 serveurs connectés.
1998 Création de l'ICANN, qui gère notamment les noms de domaines. 36 739 000 serveurs connectés.
1999 A l'occasion de la guerre du Kosovo, des hackers de chaque camp participent à la première cyberguerre. 56 218 000 serveurs connectés.
2000 Attaque massive contre plusieurs sites commerciaux parmi lesquels Amazon, Yahoo t eBay. Eclatement de la bulle Internet. 93 047 000 serveurs connectés.
2001 Sous la pression des maisons de disques, Napster, pionnier en matière d'échange e fichiers musicaux, est obligé de suspendre ses activités. 125 888 000 serveurs connectés.

le démantèlement de la structure qui avait fait d'Internet un support international de création. (...)

Internet est né aux Etats-Unis, mais le réseau doit son succès à des notions qui semblent bien loin des idéaux américains modernes de propriété et de marché. Carol Rose, qui est professeur à la faculté de droit de Yale, explique que les Américains sont fascinés par l'idée que le monde est mieux géré quand il est divisé entre plusieurs propriétaires, et que ces ressources divisées obéissent parfaitement à la loi du marché. Mais Internet a pu exister précisément parce que ses ressources essentielles n'ont pas été réparties entre plusieurs propriétaires privés. Elles ont été au contraire mises en commun, et c'est cette situation qui a engendré un extraordinaire élan créatif. Le cloisonnement ne peut qu'entraîner la ruine d'Internet.
Ce principe de communauté a été inscrit dès l'origine dans l'architecture du réseau. La conception d'Internet assurait un droit d'innovation décentralisé, ce qui a abouti à une diversité créatrice inédite aux Etats-Unis (et encore plus spectaculaire dans d'autres parties du monde). Pourtant, des courants de pensée réactionnaires reprennent le dessus aux Etats-Unis avec l'intention de modifier cette architecture. (...) Au moment où le potentiel d'Internet pourrait prendre toute son ampleur, une contre-révolution est sur le point de réussir à ébranler les fondations du réseau.
La contre-révolution est motivée par des principes vieux comme le monde. Comme le disait Nicolas Machiavel bien avant Internet, le changement se fait des ennemis de tous ceux qui prospéraient sous l'ancien régime et ne peut compter que sur un soutien mitigé de ceux qui ont la possibilité de prospérer sous le nouveau. On constate aujourd'hui la justesse de ces propos. Les tenants de l'ancien régime sont menacés par Internet, et ceux à qui le réseau pourrait profiter ne prennent pas vraiment sa défense. Peut-être le feront-ils à l'avenir. Mais pour le moment rien n'est moins sûr.
Les restrictions les plus spectaculaires de l'innovation sont venues de ceux qui détiennent les droits d'auteur. Le copyright garantit à un artiste un droit exclusif sur son travail pendant une durée déterminée. Il s'agit de s'assurer que la production de nouvelles oeuvres en vaut la peine. Mais les lois sur la propriété intellectuelle datent de bien avant Internet, et elles ont eu pour conséquence le passage du contrôle de l'innovation, en matière de distribution, entre les mains d'un nombre réduit d'intervenants.
Le Congrès américain l'a encouragé, notamment en adoptant, en 1998, le tristement célèbre Digital Millennium Copyright Act (DMCA), qui interdisait les technologies permettant de contourner les systèmes de protection du copyright et encourageait fortement les fournisseurs d'accès à retirer de leurs sites tout contenu constituant une violation du droit d'auteur. Ce qui est plus gênant, c'est que le DMCA condamne de fait ces technologies partout dans le monde. Le développeur russe Dimitri Skliarov, par exemple, a écrit un code pour "pirater" la technologie eBook d'Adobe, afin de transférer les livres numériques d'un ordinateur à l'autre et de permettre aux usagers aveugles de "lire" à haute voix. Le code de Skliarov était légal dans son pays, mais il est devenu illégal au moment de sa commercialisation aux Etats-Unis. Quand Skliarov s'est rendu aux Etats-Unis, en juillet 2001, pour présenter ses travaux, il a été arrêté par le FBI. Il risque aujourd'hui vingt-cinq ans de prison pour avoir écrit un code qui pourrait servir des objectifs honnêtes, tout en enfreignant les droits d'auteur.
La clause qui encourage les fournisseurs d'accès à supprimer certains contenus a également entraîné des complications. Quand un fournisseur est prévenu que des contenus disponibles sur son site violent les droits d'auteur, il peut éviter d'être tenu responsable en les retirant. Comme il n'a aucun intérêt à prendre de risques, il accepte généralement de faire ce qu'on lui demande. Des entreprises utilisent de plus en plus fréquemment cette disposition pour faire taire les critiques. En août 2001, par exemple, un laboratoire pharmaceutique britannique a invoqué le DMCA pour contraindre un fournisseur d'accès à fermer un site de défense des droits des animaux qui le critiquait. Pour le fournisseur, il était clair que la société voulait simplement éliminer ses opposants, mais il n'avait aucune raison de refuser. Toutes ces anecdotes ont un point commun : le contrôle que les propriétaires de copyright exercent sur les contenus leur permet également de se protéger contre des innovations qui risqueraient de menacer des institutions commerciales existantes. La loi devient un outil garantissant que les nouvelles inventions ne puissent pas chasser les anciennes, alors que la protection de la propriété intellectuelle et industrielle devrait, selon les termes de la Constitution américaine, promouvoir "le progrès de la science et des arts utiles".
La réglementation n'affectera pas seulement les Américains. La compétence étendue que revendiquent les tribunaux étasuniens, associée à la pression de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) pour promulguer des lois comparables dans d'autres pays, signifie que ce contrôle aura des conséquences dans le monde entier. Rien n'est plus "local" quand on s'attaque aux fondements d'Internet.
Le mouvement en faveur des sources et des logiciels libres s'affaiblit, et les pays qui pourraient profiter le plus d'une plate-forme libre et ouverte en pâtissent : les pays en développement, ceux qui ne veulent pas céder au contrôle d'une seule entreprise privée, et même, au fur et à mesure que les contenus deviendront plus contrôlés, ceux qui pourraient bénéficier d'une concurrence stimulante dans le secteur de la distribution et de la production de contenu. De nouvelles inventions pour la diffusion du format MP3 auraient des répercussions immédiates sur le téléphone et la vidéo. Or une baisse des coûts de ces moyens de communication serait extrêmement utile pour les pays où l'infrastructure est encore très pauvre.
Il est indispensable que les responsables politiques du monde entier reconnaissent que les intérêts les mieux protégés par la contre-révolution Internet ne sont pas les leurs. Ils devraient être plus méfiants envers les mécanismes juridiques qui permettent à ceux que la communauté d'innovation menace le plus de résister au courant. Internet portait la promesse d'une évolution rapide et radicale des obstacles qui se dressent actuellement sur le chemin de la croissance, en particulier pour les plus démunis. Cette promesse ne pourra être tenue que si le réseau reste ouvert à l'innovation. Il faut pour cela savoir tirer les leçons de son passé.

Lawrence Lessig
Professeur de droit à Stanford. Il est notamment l'auteur de The Future of Ideas, dont la traduction française paraîtra prochainement chez Fayard.


Courrier International
22/08/2002, Numero 616



>> Lawrence Lessig, pourfendeur des nouveaux monopoles du Net

>> Donner un nouveau "look" à la propriété intellectuelle




14 août 2002 - Christophe Doré

Itinéraire d'une intoxication exemplaire.

(...) Les entreprises sont les victimes de routes invisibles : celles des rumeurs dont les flux de circulation restent toujours mystérieux.

(...) Pour les spécialistes de la rumeur, comme Pascal Froissert, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris-VIII : plus le sujet est sensible et la situation tendue, plus les marchés sont propices à réagir suivant un principe démontré dès les années 50 : la quantité de rumeurs est proportionnelle au taux d'incertitude multipliée par l'intérêt général. Plus les gens s'intéresseront à un sujet sur lequel ils n'auront pas d'informations claires, plus les rumeurs circuleront.

Comment tracer la route d'une rumeur ? L'exercice n'est pas facile. Ce qu'en disent les experts ressemble plus à une onde de choc qu'à un chemin rectiligne. On sait que la rumeur circule plus facilement dans certaines régions, le sud de la France, la Belgique ; dans certains milieux aussi : la Bourse, mais aussi les administrations, le secteur médical... On sait aussi que plus la rumeur trouve un terrain favorable plus elle se construit vite. Elle peut parcourir des milliers de kilomètres en quelques heures. Particulièrement depuis l'émergence d'Internet (...).


Les autoroutes de la désinformation

Sur Internet, la rumeur trouve le mode de circulation qui lui est le plus favorable. Celui du bouche à oreille, d'une personne vers une autre personne, mais à l'échelle de la planète.

Imaginez une autoroute sans péage. Une autoroute sans radar et sans motard de la Gendarmerie nationale. Mieux : une autoroute où, sans permis, chacun pourrait conduire des berlines puissantes, sans connaître le Code de la route. Cet univers existe pour la rumeur. Il s'agit d'Internet. Jamais l'information n'a disposé d'un tel outil pour traverser la planète et toucher des milliards de personnes, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

L'outil est idéal pour diffuser la rumeur déjà considérée comme le média le moins coûteux. A ce titre, Internet serait plutôt "l'autoroute de la désinformation", que celle de l'information selon Jean-Noël Kapferer.

Internet donne "la possibilité pour chacun de devenir éditeur sans moyen matériel et quasiment sans responsabilité éditoriale", ajoute François-Bernard Huyghe, animateur de L'Observatoire Européen d'Infostratégie et auteur d'Écran/Ennemi à paraître à la rentrée chez OOhOO.com

Pas d'intermédiaire sur cette route où la rumeur file, pied au plancher, sans s'inquiéter des réglementations. Les garde-fous installés a priori sur les médias classiques ont disparu. "Il n'existe plus de procédure de vérification ou d'accréditation : tout le monde peut tout dire, poursuit François Bernard Huyghe. Et n'importe qui peut se faire le propagateur de désinformation volontaire ou involontaire."

Sur Internet la rumeur trouve le mode de circulation qui lui est le plus favorable. Celui du bouche à oreille, d'une personne vers une autre personne, mais à l'échelle de la planète. Ce n'est pas un hasard si les dernières grandes rumeurs ont d'abord mûri sur Internet avant de trouver des échos dans les médias disposant de filtre et vérifiant l'information.

Aux États-Unis, le Centre de contrôle des maladies (CDC) du gouvernement américain a dû ouvrir une page spéciale sur son site pour lutter contre les rumeurs circulant sur le Net. La dernière en date concerne les bananes du Costa Rica qui abriteraient des bactéries mangeuses de chair. Une autre rumeur touchait directement des fabricants de tampons dans lesquels on aurait ajouté de l'amiante pour provoquer des règles plus importantes et vendre plus ! Dans les deux cas, ces rumeurs étonnantes n'ont pas été sans conséquence économique pour les produits concernés. (...)

C. D.

Une des affaires de rumeurs les plus connues est celle de Perrier et du benzène. Fin 1989, un défaut sur un filtre dans l'usine de Vergèze (Gard) entraîne une surdose de benzène dans un lot de bouteilles partant pour les États-Unis. La rumeur, qui contient toujours un élément vrai même s'il est mineur, est en marche. Perrier tarde à réagir. En quelques jours, la rumeur emportera l'image de la marque. Pour une grosse partie de la planète, le Perrier est devenu cancérigène ! L'entreprise devra retirer 160 millions de bouteilles du marché mondial et elle mettra des années à s'en remettre.

Comment la rumeur a-t-elle engagé Perrier sur cette voie de la catastrophe médiatique ? Perrier ne l'apprit que bien plus tard, en découvrant qu'un "agent" de la, concurrence travaillait dans son usine du Gard. C'est donc d'une manipulation qu'était née la rumeur. Une conclusion en parfaite adéquation avec trois autres règles essentielles au cheminement d'une rumeur. Premièrement, sa source est toujours non officielle. Deuxièmement, celui qui la perçoit n'a généralement pas le réflexe ou les moyens de la vérifier. Troisièmement, une fois construite, elle n'est plus contrôlable.

L'été chaud des rumoristes

Sur les places de marché, l'importance de prévoir avant les autres a fait de la rumeur, vraie ou fausse, un véritable outil de travail. Au mois de juillet, sur l'ensemble des dépêches de la rubrique économique de l'Agence France Presse (AFP), pas moins de deux cents d'entre elles contenaient le mot rumeur !

Le 3 juillet, le titre d'Alcatel a plongé sur des rumeurs selon lesquelles sa dette pourrait être dégradée au rang d'obligations pourries. Le lendemain, le groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR) annonçait qu'il portait plainte contre X pour "manipulation de cours et propagation de fausses informations sur l'état des comptes et de la dette du groupe". La rumeur avait fait chuter de 12 % le cours de l'action du groupe (…). Le président de la République devait préciser qu'il ne fallait pas tenir compte des rumeurs sur son éventuelle intervention pour accélérer le départ de Jean-Marie Messier de Vivendi Universal…

Et sur les quinze derniers jours de ce mois particulièrement chaud, on ne comptait plus le nombre d'entreprises américaines se trouvant dans l'obligation de démentir des rumeurs sur le montant de leurs dettes ou d'éventuels scandales comptables.

C. D.

L'affaire la plus étonnante reste sans doute celle qui toucha, Coca-Cola en 1999 sur le continent européen. Tout commence par un fait réel. Le 8 juin, 32 adolescents de 15 ans, inscrits à l'école de Bornem en Belgique, sont hospitalisés. Ils souffrent de tachycardie, de vomissements et de difficultés respiratoires. Seize d'entre eux restent en observation 24 heures. Les malades rapportent qu'ils ont bu du Coca-Cola et qu'une forte odeur se dégageait des bouteilles de vingt centilitres. Coca-Cola pense qu'une de ses usines en Belgique a des problèmes concernant la qualité de son gaz carbonique et change de fournisseur. Mais le lendemain et dans les jours qui suivent, les cas se multiplient dans des écoles différentes et sur des produits de la firme n'ayant pas forcément utilisé le gaz carbonique incriminé.

Au centre antipoison de Bruxelles. les appels pleuvent. C'est la panique. Un professeur de l'université d'Anvers met en cause le produit de base qui sert à faire le Caca... La rumeur court, traverse les frontières. Le 15 juin. l'État français recommande de ne plus consommer de boissons du leader mondial de soft-drink. Des produits sont retirés de la vente. Le 17 juin au soir, 339 cas de malaise de personnes affirmant avoir bu du Coca sont recensés en France. Le 19 et le 20 juin, les résultats de plusieurs laboratoires sont négatifs.

Le mystère Coca reste entier... Jusqu'à ce que l'institut Pasteur livre des éléments intéressants : si à Bornem, des indices évidents plaident pour une origine toxicologique des malaises, ce n'est vrai que partiellement ailleurs où 47 % des enfants malades n'ont pas bu de Coca.

Mais la rumeur, une fois lancée, est incontrôlable. Des personnages étranges en profitent pour l'alimenter. Un Allemand de 49 ans aux multiples passeports et qui finira par écoper de 8 mois de prison, informe Coca-Cola que ses composants de base ont été contaminés à l'uranium par la mafia lituanienne. De son côté, un certain Joseph Breault. alias Youssef Mouammar, indicateur des services de renseignements canadiens et un rien mythomane, soutient être l'auteur de la contamination. Interrogés, ni l'un ni l'autre n'apporteront la preuve de la véracité de leurs propos.

Pendant ce temps, la firme d'Atlanta souffre. La crise l'oblige à organiser le rappel de produits le plus important de son histoire. 60 millions de litres (160 millions de canettes et de bouteilles) sont retirés de la vente. L'affaire coûte 600 millions d'euros au leader mondial de soft-drink qui fait profil bas et indemnise sans regarder à la dépense.

Pourtant, un an plus tard, le substitut de Lavens en Belgique classera le dossier ouvert pour coups et blessures involontaires. Ses conclusions font particulièrement plaisir au professeur Bernard Rimé de l'université de Louvain. Le procureur reconnaît une hypothèse que Rimé et d'autres scientifiques ont défendue depuis le début : celle d'une maladie sociogénique de masse (MSM) pour les victimes autres que celles de Bornem.

Selon le professeur Rimé, le phénomène présentait toutes les formes d'une rumeur arrivant dans un contexte particulier (la Belgique sortait de la crise de la dioxine). Il touchait des personnes stressées, des enfants plus vulnérables à une menace inconnue. Les symptômes d'une MSM ? Vertiges, nausées, maux de tête et dans les cas extrêmes, vomissements ou évanouissements... Après un incident local, Coca-Cola aurait donc été la victime d'une énorme intoxication psychosomatique.

En matière de rumeur, l'affaire Coca-Cola aura démontré deux choses : on sait dorénavant que la rumeur peut rendre physiquement malade et déstabiliser les entreprises les plus puissantes.

Voir aussi... La rumeur, entre pensée magique et désinformation




Jospin-Lemerre : la défaite des imbattables.

Dans les deux cas, c'est le même moteur qui alimente la montée en puissance de la crise : arrogance avant, autisme pendant, refus des évidences après...

En sport comme en politique, il y a des défaites qui résonnent comme des "coups de tonnerre". En quelques semaines, l'équipe de France de football et l'équipe gouvernementale de la gauche plurielle en ont donné une étonnante illustration. Contre toute attente, elles ont en effet réussi l'exploit de transformer un succès possible en un échec probable. Par refus du principe de réalité. Par défaut d'anticipation. Par manque de lucidité. Un esprit taquin pourrait opportunément rappeler la vieille formule de Horace qui se plaisait à souligner que "la force sans l'intelligence s'effondre sous sa propre masse". C'était il y a déjà plus de 2000 ans. Disons que Lionel Jospin et Roger Lemerre ont ajouté leur nom à la liste déjà longue de ceux qui ont sombré pour avoir défié les lois du bon sens.

Tous deux possédaient pourtant de nombreux atouts pour réussir. Mais ils n'ont pas eu l'intelligence de la situation. Il est même fascinant d'observer que les deux "chefs d'équipe", confrontés à la nécessité de s'adapter à une véritable situation de crise, ont pareillement réagi d'une façon inappropriée, les conduisant tout droit dans une impasse, puis dans le mur. Pour tout expert en stratégie de crise, ce qui vient de se produire est un objet de curiosité, tellement les similitudes sont avérées : mêmes postures d'aveuglement, mêmes erreurs de jugement, mêmes logiques d'enfermement. Et à l'arrivée, même déroute de ceux qui étaient donnés pour imbattables.

En réalité, le Premier ministre et le sélectionneur national, face à l'obstacle, ont adopté une posture que l'on observe assez couramment chez les décideurs tout à coup confrontés à des situations auxquelles ils ne s'étaient pas préparés. Les études menées sur la psychologie du comportement montrent en effet qu'en situation soudaine de crise, 80 % des dirigeants ont spontanément une attitude inadaptée. Soit parce qu'ils se réfugient dans la négation des impacts possibles des difficultés rencontrées sur leur parcours. Soit parce qu'ils ne parviennent pas à trouver des solutions satisfaisantes à court terme aux équations qu'ils doivent résoudre. Ce comportement inadapté a pour résultat immédiat d'accroître les difficultés et pour effet, à court terme, de compliquer l'équation de sortie de crise. A moyen terme, en l'absence de correction de trajectoire, il conduit naturellement à l'échec.

L'autopsie de ces deux événements qui, dans des registres différents, ont stupéfait les Français, révèle d'extraordinaires similitudes à chacune des étapes de leur déroulement. Dans les deux cas, c'est le même moteur qui alimente la montée en puissance de la crise : arrogance avant, autisme pendant, refus des évidences après. Pour prendre une image chère aux adeptes des techniques d'investigation, si on pouvait faire parler les "boîtes noires" et décortiquer les mécanismes qui ont conduit aux "crashs" de nos champions du sport ou de la politique, on verrait comment, dans une compétition, se forgent les succès et les échecs. Non pas sur un soudain coup du sort ou un coup de poker mais sur la capacité à jouer de ses forces et faiblesses et à s'adapter à l'adversaire. La victoire requiert intelligence de la situation et habileté tactique. Tout l'art de la "guerre" consiste donc à bien négocier les trois séquences de tout combat. Avant, il s'agit de bien évaluer la situation et les rapports de force. Pendant, il convient de rester en mouvement et d'adapter convenablement la stratégie. Après, il faut tirer rapidement les enseignements de ce qui n'a pas fonctionné pour préserver ses chances de construire la victoire finale.

A décortiquer ces trois séquences, on mesure à quel point, pour Jospin comme pour Lemerre, l'affaire était mal engagée et ne pouvait que mal se terminer. Avant l'affrontement : place à l'arrogance. Tous deux étaient sûrs de leur force et ont considérablement sous-estimé leur adversaire. A l'heure des "inventaires" , la gauche plurielle se voyait championne de France des gouvernements de la Ve République. Forte de ses certitudes et sûre de son fait, elle n'attendait plus que d'être sacrée par les urnes. Dans son esprit, c'était un juste retour des choses, presque une formalité. De surcroît, conviction suprême, elle ne pouvait que gagner puisque l'adversaire ne pouvait que perdre. C'était le théorème de la "victoire par défaut" qui finissait d'emporter l'adhésion des plus incrédules. Jospin sera Président, même s'il ne convainc pas, parce que Chirac, trop discrédité par les affaires et par un septennat raté, ne peut plus l'être. Belle construction intellectuelle mais tellement éloignée de la réalité électorale. Pendant ce temps, personne dans les cercles autorisés ne voulait voir que la candidature Chevènement tirait vers le bas le score de Jospin tandis que, simultanément, l'absence de candidature Pasqua tirait vers le haut celui de Le Pen. Le même péché d'orgueil a conduit à sa perte l'équipe de France de football. A l'heure de l'assaut final, elle se savait championne du monde. Elle a donc, elle aussi, forgé son propre théorème, celui de la "victoire par l'arithmétique" : nous avons gagné en 1998, nous sommes sur le papier plus forts qu'en 1998, donc nous ne pouvons que gagner en 2002. Là encore, belle construction intellectuelle mais tellement éloignée de la réalité sportive.

Rien n'y a tait, tous les signaux d'alerte qui s'étaient pourtant allumés avant son départ pour l'Asie ont été superbement ignorés. Il ne fallait pas gâcher la fête, écorner le mythe, décevoir sponsors et annonceurs. Quitte à tout perdre ensuite. C'est ce qui s'appelle sacrifier l'avenir au présent. Et en terme de stratégie, c'est naturellement le contraire de ce qu'il convient de faire. Dans les deux cas, l'arrogance qui a prévalu avant la compétition a ainsi complètement faussé l'évaluation de la situation, donc les choix stratégiques. Suprême ironie du sort, Lionel Jospin fut vaincu par l'arithmétique et Jacques Chirac réélu par défaut !

Pendant le combat : place à l'autisme. Au QG de campagne du candidat socialiste comme au camp de base des tricolores, personne ne veut humer les vents mauvais qui commencent à souffler. L'heure n'est pas à l'adaptation aux réalités nouvelles d'une compétition qui s'avère plus difficile que prévue, mais à l'autoconviction de la justesse de ses choix. Toute forme de critique est mal venue, inaudible, voire pire, perçue comme une trahison. Les conseillers se font courtisans et se distribuent déjà honneurs et prébendes. Et c'est généralement dans ce genre de moment que se mettent inexorablement en route les "machines à perdre". Pour emprunter une terminologie à l'industrie aéronautique, cette phase d'autisme, au moment crucial où les remises en cause sont pourtant encore possibles, c'est le V1 du management de crise. Passé ce cap fatidique, la belle histoire si longtemps attendue devient chronique d'une déroute annoncée. Disons que Jospin et Lemerre ont désormais en commun d'avoir franchi allègrement leurs V1 respectifs, et sans même sans apercevoir.

Après la bataille : place au refus des évidences. Lorsque la défaite est finalement là, la prise de conscience peine à s'installer. Il est surprenant d'observer que les amis de Lionel Jospin restent encore aujourd'hui pour la plupart convaincus que ce dernier aurait été élu s'il avait passé le premier tour. Il est tout aussi étonnant de mesurer combien les promoteurs de l'équipe de France restent eux convaincus que la fin du tournoi aurait été plus facile à négocier que son début. Dans les deux cas, le raisonnement n'est pas seulement contestable, il est définitivement sans objet.

Somme toute, ces deux histoires étonnamment parallèles, c'est un peu la mauvaise fable des "vaincus imbattables". Ceux que rien ni personne ne pouvaient arrêter s'ils passaient le premier tour ! Reste alors, une fois passé la déception et l'amertume, la morale de l'histoire. Les crises ne sont jamais, ni une fatalité, ni un accident. Elles naissent et prospèrent d'abord sur le terreau de nos négligences et de nos erreurs. Elles n'échappent pas nécessairement à toute forme de contrôle. Leur gestion obéit même à des règles strictes qui s'accommodent mal de l'improvisation et de l'approximation. En réalité, les crises sont toutes différentes et toutes un peu pareilles. Elles nous rappellent opportunément que, dans l'adversité, c'est sur le diagnostic des causes des échecs passés que se construisent les victoires futures.

Pierre-Antoine LORENZI




LE MONDE | 14.05.02 | 17h53

La chronique de Bertrand Poirot-Delpech
Degré zéro du discours électoral
"Clairement, il faut faire en sorte, dans ce pays, que des messages forts répondent aux problèmes majeurs sur le terrain."

Cette phrase, qui a l'air d'un pastiche, a bel et bien été prononcée, la semaine dernière. Son auteur ne semblait pas gêné, ni seulement conscient, de nous servir ainsi un condensé des mots les plus creux et usés du printemps. N'oublions pas qu'après les votes de juin, se profilent cinq ans de silence démocratique. Est-il pensable que le pays de Descartes, Voltaire et Hugo s'engage pour si longtemps sur la base de discours électoraux d'un tel vide de sens, d'un degré voisin de zéro ! Un régime minceur devrait être administré aux candidats par les citoyens. Par exemple : couper le son dès qu'un des six automatismes de cette phrase inepte est utilisé ; a fortiori, plusieurs.

Comment s'est développée cette anémie graisseuse du langage public ? On entend beaucoup incriminer communicants et médias. Ils ont leur rôle comme relais mais, en amont- comme ils disent -, la production des âneries politiques n'est pas plus situable que celle des publicités, dont elle est recopiée. A peine lancés par quelques "créatifs", les slogans tirent du fait qu'ils sont repris, qu'ils "prennent", l'apparence d'inventions spontanées du public, donc légitimes. Un exemple du phénomène est donné par une banque qui s'est adjugé un qualificatif flatteur, et dont la réclame suivante fait mine de constater, avec sérieux et étonnement à la fois, que l'auto-compliment n'est pas né de rien, qu'il ne s'est pas imposé "par hasard". Parbleu : hors toute instance extérieure fiable, il a procédé d'un marché, aussi masqué que coûteux !

Dans les discours politiques, toutes tendances confondues, le choix et le succès des mots ne sont plus liés à leur sens strict, ni à leur force propre de persuasion, mais à la valeur ajoutée de ce qu'ils suggèrent vaguement, à leur charge affective. C'est ainsi que la cote du substantif "terrain" a grimpé en quelques semaines. Tout candidat se doit d'en venir, et d'y retourner aussitôt, sans même faire escale dans les "ors" des palais nationaux, mauvais lieux dont il faut bien que la décision émane un jour, mais qui passent pour avoir coupé les décideurs de la masse.

Ce dévoiement du langage s'est accompagné d'une confusion, réservée jusque-là à l'enfance, entre le dire et le faire, qui s'est illustrée dans le "faire en sorte", ce nouveau "n'y a qu'à". Le mot action finit par agir mieux que l'action même. La perception de la réalité s'en trouve parasitée. Ainsi voit-on couramment des spectateurs de matches sportifs attendre, pour ovationner une équipe, que le point remporté sur le... terrain soit annoncé par le transistor collé à leur oreille. Fétichisme du médiatisé !

Conséquences, logiques mais camouflées, de ces bricolages verbaux : l'effacement des différences entre programmes électoraux, souvent déploré sans en chercher la cause, et l'impossibilité d'aboutir, dans les face-à-face entre adversaires, à des constats raisonnés.

Le reportage de Serge Moati sur les coulisses de la présidentielle (France 3, 12 mai) montre, de part et d'autre, des dirigeants pesteux, multipliant moues de mépris, a parte vindicatifs, défis de guerre civile. Une ambiance qui, heureusement, ne se retrouve pas, à ce degré, sur le... terrain !

On a beaucoup répété que l'extrême droite se disqualifiait par sa haine et son intolérance. Les partis étiquetés républicains n'y cèdent pas moins. L'incivilité n'est pas l'apanage des banlieues et des autoroutes. Dans les "ors" des états-majors des partis, on est loin du respect civique prôné pour le "peuple d'en bas".

Bertrand Poirot-Delpech, de l'Académie française





   

VINS VIEUX. --En travaillant sur les empreintes radioactives, des chercheurs de l'université de Bordeaux et de la Répression des fraudes ont trouvé la réplique aux arnaques sur les millésimes

In Tchernobyl veritas

:Dominique De Laage

Une machine à dater rapidement et infailliblement le contenu d'une bouteille de vin est sur le point d'être conçue à Bordeaux. Les beaux jours des fraudeurs aux vieux millésimes sont donc comptés. Si la région, la ville de Bordeaux et l'université de Bordeaux 1 adhèrent au projet, le détecteur de mensonge vinicole pourrait fonctionner très bientôt à l'ombre de la base sous-marine de Bordeaux, qui constituerait l'emplacement idéal.
Cette technique de datation repose en effet sur l'empreinte radioactive de chaque millésime. A l'abri des épais murs de béton de la base, le détecteur serait ainsi protégé de la « pollution » du rayonnement cosmique. Et son niveau de lecture serait optimisé. Mis au point depuis deux ans et conjointement par des chercheurs bordelais du CNRS (1) et de la DGCCRF (2), le procédé est déjà opérationnel. La justice vient d'ailleurs d'y avoir recours dans le cadre de l'enquête sur les faux margaux et les faux lafite-rothschild 1900.


Tous les 5 500 ans. Une technique dont le principe n'est pas nouveau. La datation au carbone 14 est déjà très courante, pas seulement en archéologie. En ayant recours au césium 137, les chercheurs bordelais ont seulement changé de marqueur nucléaire.
Carbone 14 ou césium 137, le fonctionnement reste le même. Toute matière vivante dialogue en permanence avec les noyaux nucléaires qui la traversent. Et conserve, captive, une photographie exacte de cette conversation au moment de mourir. La longévité des différents éléments nucléaires étant parfaitement connue leur intensité diminue de moitié toutes les secondes pour les uns, toutes les semaines pour d'autres et tous les 5 500 ans pour le fameux carbone 14 , il est ainsi facile de dater la mort d'un organisme.
Le service de la Répression des fraudes utilise depuis longtemps la datation au carbone 14, notamment pour confondre les producteurs déloyaux de vieux cognacs ou armagnacs et même de vins vieux. N'allez pas en conclure pour autant que la DGCCRF espère ainsi dénicher des XO ou des margaux de 30 000 ans d'âge ! Les traces de carbone 14 servant d'officier d'état civil dans ces cas précis n'ont rien à voir avec celles utilisées pour les restes préhistoriques. Il s'agit en effet du carbone 14 artificiel, issu des essais nucléaires atmosphériques menés depuis 1950 par l'homme.
Puissante et précise, la signature du carbone 14 peut confirmer à deux ans près l'âge d'un vieux bordeaux. Son maniement est cependant tellement complexe qu'il demeure exceptionnel d'accès pour traquer les fraudeurs.


Le césium 137. D'où l'idée de recourir à un autre marqueur nucléaire, le césium 137. Purement artificiel et présent dans notre environnement seulement « grâce » aux essais nucléaires atmosphériques et à Tchernobyl, ce césium 137 s'avère beaucoup plus aisé à manier que le carbone 14. Les chercheurs bordelais ont ainsi multiplié les expériences pour établir année après année depuis 1950 l'activité du césium 137 dans les vins de Bordeaux, d'Alsace, du Rhône, de Bourgogne et de Corse.
Non sans difficultés, cependant. Les essais nucléaires ayant heureusement cessé et le marquage de Tchernobyl allant en s'amenuisant, les quantités de césium 137 deviennent infimes à partir des années 90. Pour les lire, il faut avoir recours à des dispositifs expérimentaux très performants placés au CENBG (3). Dans les cas les plus difficiles, le recours au laboratoire souterrain de Modane, à l'abri des rayonnement cosmiques au milieu du tunnel du Fréjus, a même été nécessaire.
Disposer de bouteilles millésimées et certifiées aura constitué l'autre difficulté majeure de cette expérimentation. Peu de grands crus classés se seront en effet proposés pour sacrifier des millésimes 1961 ou 1982 sur l'autel de la science. D'où l'idée de développer un procédé de datation ne nécessitant ni la destruction du vin ni même l'ouverture de la bouteille...

(1) Centre national de la recherche scientifique. (2) Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes. (3) Centre d'études nucléaires de Bordeaux-Gradignan.



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