algoric.eu > Biblio > Récents articles > Contre la prospective > version PDF

-> Introduction...
/...

2 - Si c'est ça, je suis tout à fait contre

Reprendre le gouvernail n'a de sens qu'à condition de définir un cap et, pour qu'il soit réaliste, de regarder les cartes et prendre la météo. Bien des approches dites prospectives proposent des indications utiles, mais souvent partielles, superficielles ou circonstancielles. Elles identifient telle ou telle forme de houle ou décrivent le découpage des côtes, mais on a aussi besoin de connaître les mouvements de fond sur lesquels se forment, outre la houle visible, d'autres phénomènes qu'il faudrait prendre en compte ; et besoin, derrière le découpage des côtes, de repérer le relief des récifs, la position des phares et balises, ou d'autres données structurantes... Faute de quoi on fera du cabotage sans ligne durable, avec les coûts élevés et l'efficacité limitée des continuels changements de cap. Chacun peut penser à tel ou tel grand groupe ou institution où se succèdent les "plans stratégiques", les "nouvelles priorités" ou les "réformes de l'organisation" : on n'a pas encore digéré le dispositif précédent que, déjà, le suivant prend la relève. Beaucoup de gesticulation, entraînant plus de confusion que de cohérence, de démobilisation que de motivation...

Une sorte de Querelle des Anciens et des Modernes oppose les tenants de ces prospectives (Modernes) et les puristes de La Prospective évoquée plus haut (Anciens). Dans la ligne de notre plaidoyer en faveur de celle-ci, rallions-nous un instant à son "camp" : considérerons que toute forme moderne est un oxymore ! Pour mémoire, le mot désigne une figure de rhétorique qui accole deux termes de sens opposés, comme l'obscure clarté de Corneille, le jeune vieillard de Molière ou les splendeurs invisibles de Rimbaud.

Limitons-nous à trois formes courantes d'oxymores (éventuellement cumulables) : la prospective de laboratoire, la prospective à courte-vue et la prospective spécialisée. La première se rencontre plutôt dans de grandes institutions, dotées de services qui produisent des études et réflexions souvent intéressantes, mais totalement déconnectées des réalités opérationnelles et des processus de prise de décision - alors que la prospective n'a de sens que si elle est fonctionnellement reliée à l'action. La seconde se développe comme une traînée de poudre et il suffit de demander "prospective" à un moteur de recherche pour en avoir une infinité d'illustrations, aussi folkloriques qu'éphémères. La troisième investit rapidement le monde professionnel ; prenons l'exemple de l'entreprise, sachant qu'il en va de même dans les affaires publiques, selon des formes encore compliquées par un nombre accru de paramètres. On a d'abord vu émerger des prospectives "de production" (quels seront nos produits/nos process de demain ?) ou "de commercialisation" (quels seront nos marchés ?) ; après s'être superbement ignorées, elles ont admis leur complémentarité et engendré des prospectives "orientées marketing" (quels seront nos couples produits/marchés ?) qui, aujourd'hui, représentent probablement les plus gros bataillons, quitte à s'adjoindre d'autres spécialités, de la géopolitique à l'évolution des institutions, de la finance aux nouveaux comportements...

On s'éloigne parfois beaucoup de la prospective classique. Ainsi, une prospective spécialisée va s'employer, dans son domaine, à "identifier des nouvelles certitudes ou probabilités" : tendances économiques, phénomènes culturels, courants sociétaux... Outre qu'elle est plus globale, la démarche de la prospective au sens strict ne relève pas de la même inspiration, car elle prend son parti de la fin des certitudes : pour sa part, elle va "composer avec l'incertitude et rendre possible l'improbable" (au sens propre du terme, sans rapport avec le sens perverti qu'affectionnent certains médias). Il va de soi que l'approche pratique de l'innovation prendra une tournure bien différente selon la formule choisie ! De même pour le management général, si l'on admet qu'il a des conclusions opérationnelles à tirer de la mise en question des segmentations passées...

Plus simplement, on dit parfois que la prospective est aux institutions ce qu'est la philosophie aux individus, un moyen de les aider à définir leur conduite de vie, à donner un sens à leur action. Ce n'est pas le cas de nos oxymores : si riches soient-ils, ces divers exercices d'ouverture vers l'avenir sont trop restreints et ne peuvent en ce sens prétendre au nom de "prospective". Faute d'interrogation sur le devenir même de l'entreprise (disons sa stratégie globale), sur ses modes de fonctionnement (disons son organisation et son management) et a fortiori faute d'interrogation similaire sur le contexte général ou sur l'organisation sociale, sur leurs évolutions possibles et souhaitables - donc aussi sur les conclusions qu'on en tire pour l'action. Par exemple en termes de lobbying, qui lui-même ne doit pas simplement s'exercer dans le système, mais de plus en plus sur le système. Car un des corollaires de la mutation est l'inadéquation de systèmes conçus en d'autres temps, en référence à d'autres réalités et finalités. Il faut commencer par les remettre en question, condition pour pouvoir ouvrir le champ des possibles (voir n° 106)...

Alors, si l'on devait s'en tenir à l'acception des Modernes... et s'il fallait prendre position dans la Querelle, sans hésiter, si c'est ça, je suis tout à fait contre !

Suite > A moins que...


>> Télécharger le PDF imprimable (sur www.jp-quentin.net)

Sommaire et liens
Introduction
Je suis contre... tout contre
Si c'est ça, je suis tout à fait contre
A moins que...
Encadré : Pour comprendre la société post-postindustrielle, décloisonnez-vous !


-> Actuellement disponibles...
Voir aussi...
>>> liste des récents articles
>>> d'autres développements en version imprimable
-> Bibliographie de Jean-Pierre Quentin...  

Les questions abordées ici en termes généraux ont des traductions opérationnelles
et des applications pratiques dans des actions d'accompagnement (conseil, formation, coaching)
élaborées et mises en œuvre avec nos partenaires >>> contactez-nous !
algoric, catalyseur d'intelligence . (c) Jean-Pierre Quentin . www.algoric.eu . www.jp-quentin.net