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Europe, je t'aime... moi non plus
Jean-Pierre Quentin . n° 154, avril 2009
>> Europe, je t'aime... moi non plus
Selon la CIA, Europe has been... . . La communication qui éloigne . . La communication autistique

La communication autistique

La Commission européenne connaît depuis très longtemps ces pratiques de communication d'influence, même si elle se garde de les analyser comme telles, donc de les traiter comme il convient. Elle devrait les neutraliser par le haut, les dépasser en déployant des démarches intelligentes de communication stratégique, mais elle s'obstine à les affronter par le bas, en leur opposant de vains argumentaires de communication de persuasion. Il en faut, bien sûr, mais ce n'est pas suffisant ; s'il n'y a que cela, c'est même très dangereux, comme on le voit depuis des années : effet boomerang ; plus on veut persuader, plus on va dissuader ; etc.

Complément d'autodestruction : sans voir qu'on s'enlise un peu plus, on dit avoir entendu le message réclamant davantage de débat, de dialogue, de démocratie. D'où le "Plan D", centré sur ces notions (n° 130, 138, 139, 144, 146). Mais que fait-on ? On persiste à ne croire qu'à la persuasion de premier degré et à ignorer les processus de communication en cause. Alors on déploie un large dispositif d'écoute : terrain, Internet, lignes téléphoniques gratuites, etc. Avec une intention simple et claire, aussi sincère qu'autistique : quand on les aura mieux écoutés, on saura mieux ce qu'ils n'ont pas compris et on pourra le réexpliquer plus efficacement !! Sans voir que les citoyens n'attendent pas une explication plus claire et mieux argumentée, mais qu'ils veulent être entendus, ce que résume la formule bien connue : les dirigeants écoutent, mais ils ne tiennent pas compte. Et surtout, les citoyens veulent être entendus sur leur registre, où ils expriment un ressenti. Mais on ne répond qu'à ce qu'on perçoit, sur un autre registre. Et, de même que les adultes ne peuvent pas entendre certaines fréquences que seuls les adolescents perçoivent, la communication technocratique ne peut pas entendre ce qui importe aux yeux des citoyens. Malgré une réelle bonne volonté, elle n'entend que des arguments, quand c'est tout autre chose qu'ils expriment. Même excellentes, les réponses sont fatalement hors du propos, donc inaudibles, ce qui renforce le sentiment de non écoute et accroît le malaise lié au ressenti non partagé…

Autrement dit, les institutions européennes ont à relever un défi majeur : communiquer avec les Européens, sur leur terrain (ressenti politique) et non plus simplement vers eux, sur un autre terrain (dialectique eurocratique) - dans un contexte difficile où l'Union et les citoyens ont une relation plombée, entre autres, par la communication hypocrite d'hommes politiques nationaux, sans parler de l'instrumentalisation par des syndicats ou autres acteurs. Mais au lieu de "déplomber" la relation, la Commission augmente la charge en se situant sur un registre de communication qui n'a rien à voir avec celui de ses interlocuteurs.

La question est d'autant plus importante qu'il faudrait affiner l'analyse sans se limiter à ces grands coups de serpe. Ainsi, après avoir joué à la balle entre le camp des citoyens et celui des dirigeants, on voit qu'il faut détailler un peu plus les familles d'acteurs en présence, distinguer entre dirigeants nationaux et responsables des institutions de l'Union, entre politiques et administratifs, segmenter en fonction de leurs options sur l'approche de la construction européenne, mais aussi en fonction de leurs messages pondérés par leur degré de sincérité - coopération pure et dure à l'anglaise, ou coordination peinte aux couleurs d'un ectoplasme à la française, pouvant mélanger une vague concertation et une lâche coopération dissimulées derrière une intégration en trompe-l'œil, etc. Mais surtout, on doit ajouter une famille, la société civile, qui aujourd'hui encore apparaît comme un parent pauvre alors que, sans le savoir, elle détient les clés de l'intrigue.

Cette analyse politiquement incorrecte n'est pas nouvelle. C'est même une des raisons pour lesquelles, en... 1979, j'ai choisi de quitter la Commission européenne, où j'avais dirigé un service d'information grand public, puis créé le service des relations avec les entreprises et professions libérales en France. J'ai pensé pouvoir mieux servir la cause européenne de l'extérieur, car l'institution n'était pas prête à s'ouvrir à cette approche "détechnocratisée" de la communication ; inutile de dire qu'elle ne s'y est pas encore ouverte depuis, tant s'en faut. Ce regard iconoclaste, qui voit notamment le "Plan D" comme plus désastreux que discursif, m'a parfois valu d'être accusé de combattre l'Europe. Au contraire : c'est parce que la "politique d'information" de Bruxelles consiste à se tirer une balle dans le pied que j'essaie de tirer un signal d'alarme. Des deux tirs, lequel est le plus destructeur ? Tout au plus pourrais-je me tromper dans mes analyses ; ce qui pourrait signifier que la politique en question est bonne... donc qu'elle produit des résultats satisfaisants. Le sont-ils ? Serait-il aberrant d'essayer autre chose ?

JPQ

Voir aussi >> Hard power, soft power, smart power >> Coordination, régression

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