-> algoric.eu... > Articles > Feuilleton : Jean-Pierre Quentin / 3 nœuds - liaisons dangereuses ou unions libres ? Sommaire
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2a. Développement durable, emploi, domaines d'activité… -> 1. Convergence de techniques, foisonnement d'usages...

Le propos se résume ainsi : de nouvelles formes de valeur - économique, sociale ou culturelle - sont à notre portée, mais nous nous en privons par notre refus d'entrer dans la logique du foisonnement, qui caractérise notre société en réseaux. Conditionnés par l'ancienne logique de spécialisation, nous nous obstinons à opposer ce qu'il faudrait associer, à séparer ce qu'il faudrait combiner. Parce que, par habitude et par aveuglement, pour cause de paresse intellectuelle, d'atrophie du sens critique, de manipulation idéologique ou commerciale, on s'enferme dans des schémas faussés qui déforment l'observation, l'analyse et le raisonnement.

La notion de développement durable est au cœur de ces problématiques. Elle tend à combiner prospérité économique, progrès social et préservation-amélioration de notre cadre naturel et culturel, au profit des générations actuelles et futures - mais elle peine à s'imposer quand on se plaît à opposer l'économique et le social, le progrès et l'écologie, le court terme et le long terme, la nature et la culture… Prenons un exemple simplifié, à partir d'un débat d'experts sur le gaspillage. Constat de départ : on jette plus qu'on ne répare, souvent parce que le prix du neuf est inférieur à celui de la réparation. Question réductrice de journaliste : à qui la faute, au producteur ou au consommateur ? Posée ainsi, la question biaise le débat. Pourquoi un coupable, pourquoi se limiter à ces deux acteurs, pourquoi réduire le jeu à une alternative aussi simpliste… ? On pourrait au moins envisager que l'organisation sociale soit en cause, qu'elle n'ait pas évolué comme il convenait, que les réponses d'hier ne soient plus adaptées aux questions d'aujourd'hui, etc. Faute de quoi on discute sur des considérations secondaires et on s'abstient de changer quoi que ce soit à ce qui pourrait être amélioré.

D'ailleurs, le constat lui-même est mal formulé, puisqu'on tend à recycler plutôt qu'à jeter, ce qui pourrait inciter à le reformuler ainsi : on recycle plus qu'on ne répare… Mais pourquoi rester sur ce balancement binaire, alors qu'en réalité, aux antipodes de ce soit/soit (soit jeter, soit réparer), on s'efforce justement de développer une approche plus différenciée : d'abord sélectionner les parties ou composants réparables, puis récupérer ceux qui sont recyclables, enfin ne jeter que le reste.

Opposer ou associer ?
Faut-il opposer l'ordre et le désordre, la sécurité et la liberté, la possession et l'usage, la stabilité et le mouvement, le statut protecteur et le progrès social, le confort et la vie... ? Et si, loin de s'opposer, les termes étaient complémentaires... >>>
Voir http://www.algoric.com/ti/102.htm
 

Sur ces bases, on peut mettre à mal d'autres dichotomies - biens ou services, production ou distribution… - induisant des choix alternatifs entre deux termes, alors qu'ils s'enrichiraient mutuellement s'ils étaient envisagés autrement. L'évolution du marché des photocopieurs est à ce titre intéressante. Quand les marchands vendaient des machines, leur intérêt était que l'obsolescence soit programmée sur une période courte - c'est-à-dire que la durée de vie du matériel soit brève. Quand ils se sont mis à vendre des prestations de service, ils ont continué à fournir du matériel, mais ils ont désormais facturé le tout sur la base des quantités de photocopies effectuées. Leur intérêt a évolué, leurs pratiques aussi : la machine doit durer le plus longtemps possible, être réparable, conçue de façon modulaire pour pouvoir évoluer en fonction des progrès sans qu'il y ait besoin de changer l'ensemble… Grâce à la combinaison des biens et des services, qui s'est substituée à leur séparation.

Dans le domaine grand public, les choses sont parfois plus compliquées. Est-ce lié aux interventions plus massives des pouvoirs publics, qui empêchent de telles évolutions (en se référant plutôt aux certitudes rassurantes de ce qu'on a connu qu'à l'ouverture aventureuse vers ce qu'on pourrait connaître) ? Ainsi, quand le marché est régi par la grande distribution, dont l'intérêt n'est pas de réparer mais de vendre un nouveau produit, les industriels sont incités à fabriquer du "peu ou pas réparable". Il en va autrement dans le contexte d'une organisation sociale plus diversifiée, où trouvent leur place des professionnels de la réparation - non tentés de vendre un produit nouveau, incités à proposer une réparation à un prix compétitif - et des industriels non exclusivement soumis à une pression en faveur du jetable, voire incités à produire du durable. Et là, loin des effets de tribune ou des discours idéologiques irréels, le débat politique prend (ou prendrait) tout son sens : quelles incitations, pour quelles régulations, en vue de quels objectifs, en référence à quelles finalités, au nom de quelle légitimité… ?

Une objection fréquente est que les choses sont trop complexes pour qu'une telle approche soit concevable. Mais alors pourquoi intervenir quand même ? On refuse d'entrer dans cette logique systémique parce qu'on ne la maîtrise pas assez… mais on s'autorise quand même à agir ponctuellement, comme si elle n'existait pas, tout en sachant qu'elle existe ! Avec, circonstance aggravante, des politiques cloisonnées, les unes déclarant promouvoir le développement durable, les autres allant de fait à l'opposé. Le tout en référence à un monde dessiné à l'heure de la Révolution industrielle…

Autour de 1980 (cf. notamment Mutation 2000), je contestais le soutien massif aux secteurs industriels en déclin, quand il se faisait au détriment de l'essor des secteurs porteurs d'une nouvelle croissance - en particulier l'éducation, la santé, la communication, le tourisme et autres activités de loisirs ou de temps libre. A l'époque, le propos était difficilement recevable car, n'ayant pas de cheminées d'usine, ces activités tertiaires n'étaient pas dignes de considération. Il est intéressant de noter que, vingt ans après, le tourisme est devenu la première "industrie" mondiale. Et aussi que la France est une des premières destinations touristiques… mais qu'elle n'est pas une des premières économies touristiques : bien sûr, les touristes viennent nous voir, mais ils dépensent leurs devises ailleurs ! Le retard pris dans la professionnalisation de ces activités est-il totalement étranger à la priorité longtemps accordée aux industries du passé, à l'opposition entre biens et services, au cloisonnement sectoriel… ? Il n'est pas certain qu'on ait fondamentalement renouvelé les pratiques, voire les priorités auxquelles elles se réfèrent, voire les analyses qui les sous-tendent. Il serait temps d'y penser, avant d'ajouter de nouvelles dichotomies, par exemple opposant réel et virtuel au lieu de les associer…

En termes d'emplois, ces secteurs n'ont pas encore donné ce qu'on peut en attendre. Une évolution intéressante est quand même que, désormais, leur potentiel est reconnu - et même officiellement chiffré : plus de 750 000 emplois en France dans la santé et l'action sociale, environ 450 000 dans l'éducation et la formation, près de 400 000 dans les services à la personne… Perspectives d'autant plus encourageantes que ces projections ne tiennent toujours pas compte de ruptures qui ne seront possibles qu'après défossilisation de nos modes de pensée-> Education, santé, communication... - les petits de Léviathan..., consistant notamment à arrêter d'envisager le domaine de la santé comme s'il se réduisait au soin (quand on admettra enfin qu'il s'agit moins de guérir nos maladies que de nous empêcher de tomber malades) ;
 
Les pieds ici… la tête là ?
Les pieds déjà dans demain, la tête encore dans hier... C'est comme si nous étions engagés dans une partie de jeu de dames qui se transforme en partie d'échecs : les dix lignes et colonnes du damier sont ramenées aux huit de l'échiquier - mais, absorbés par le jeu, nous ne remarquons pas ce changement de nos repères. Plus profondément... >>>
Voir http://www.algoric.eu/m/pi/s01.htm
arrêter d'entraver le développement d'activités dans le champ de la culture pour des raisons idéologiques ou corporatistes cachées derrière des procès sans fondement (cf. la dénonciation du Louvre business) ; arrêter de traiter l'éducation et la formation comme si Jules Ferry était encore aux affaires…

La suite au prochain numéro !

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