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Jean-Pierre Quentin . Relations entre acteurs, systèmes et environnements... Pump up the volume 1 . n° 157, nov. 2009
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Les gouvernements mettent des cierges dans toutes les églises,
dans l'espoir que la reprise soit réelle,
mais ayant renoncé à comprendre ce qui s'est passé.

Marcel Gauchet
Ce divorce entre l'homme et la vie, l'acteur et son décor,
c'est proprement le sentiment de l'absurdité.

Albert Camus
Qui voit de haut, voit bien ;
Qui voit de loin, voit juste.

Victor Hugo
Pump up the volume - 1
Nobel 9 : autre chose, autrement


D'après les médias, France Télécom a connu en 2008-2009 une forte vague de suicides causée par la brutalité de ses méthodes managériales... Pour les amateurs de sport, faute d'un nouveau Zidane, l'équipe de France de football n'a rien à espérer d'une Coupe du Monde 2010 où, d'ailleurs, elle usurpe sa place... Selon le livre à succès d'une ancienne élève repentie, l'enseignement d'HEC a favorisé le triomphe de l'hypercapitalisme et la faillite économique qui en découle... A en croire les gouvernements européens, l'application du Traité de Lisbonne va enfin relancer la construction européenne et permettre à l'Union d'assumer ses responsabilités planétaires... Que valent de telles analyses ?

Réponse de Normand : peut-être y a-t-il un fond de vérité, mais on ne saurait pour autant accepter ces causalités trop simples sans y apporter des compléments, contrepoints ou autres nuances. Car la réalité est infiniment plus complexe - au point que nos exemples, loin de relever de problématiques isolées, ont des caractéristiques communes et des liens réciproques, puisque ça change, tout bouge, tout se tient. D'ailleurs, cette interrelation est implicitement admise, notamment, par ceux qui évoquent la fameuse crise systémique globale tant redoutée - mais ils veulent ignorer ces connexions tant que ladite crise nous épargne... et renoncent de ce fait à se donner les moyens de la prévenir. A ce stade du raisonnement, il y a toujours quelqu'un pour couper court : évitons de nous perdre dans des subtilités hors de propos, allons au fait, soyons efficaces... Et là, il est difficile de faire admettre que la gesticulation à courte vue est souvent aux antipodes de l'efficacité durable ; que, pertinentes ou non, des analyses trop partielles sont peu opératoires ; et qu'il ne suffit pas de rabâcher des vues superficielles pour les transformer en vérités profondes.

On peut trouver mieux. D'ailleurs, ce n'est pas difficile en soi mais, handicap bien pire, c'est contre-tendanciel. Il suffit d'un autre regard, à base de bon sens, de curiosité, de sens critique. Mais c'est justement là que le bât blesse, en ces temps où l'on se sent si bien dans une ornière creusée par d'autres. Même sachant qu'elle conduit dans une impasse. Et on se leurre avec les certitudes illusoires d'un passé révolu, quand il faudrait aborder lucidement un avenir qui se construit sur des bases différentes. La Fontaine pourrait l'affirmer sans écho : rien ne sert de fuir les problèmes, ils finiront par vous rattraper ! Alors, pour une fois de plus promouvoir une approche contre-tendancielle, je vais tenter de la légitimer en profitant de l'autorité que confère le prix Nobel.

Que disent les Nobel d'économie 2009 ? Paraphrase de l'idée générale : entreprise ou équipe de foot, instance internationale ou collectivité locale, système financier mondial ou réseau relationnel, tout groupe humain organisé pourra être plus ou moins performant, selon la qualité de sa gouvernance (au sens le plus large, qui intègre prospective, stratégie, organisation, management et communication) ; plus l'environnement et les jeux d'acteurs sont complexes, plus cette gouvernance doit reposer sur des modèles élaborés, favorisant des processus coopératifs. Or, nos modes de gouvernance sont plus que jamais assis sur des schémas élémentaires dépassés, avec pour références absolues le dirigisme et le marché. Autrement dit, pour que ça marche, oublions la hiérarchie pyramidale et la compétition bestiale.

Une 3e voie ? Ce n'est pas si simple. Car dirigisme et marché sont des frères ennemis, certes, mais ils jouent dans un même paradigme, celui de la domination à partir de l'affrontement des intérêts et des forces ; alors que ce dont il est question ici, c'est d'un changement de jeu, avec l'émergence d'un autre paradigme, celui de l'interaction et de l'enrichissement mutuel. Ces paradigmes ont pour corollaires dans un cas la verticalité de l'organisation sociale (pyramide), la sélection des acteurs et leur hiérarchisation, dans l'autre l'horizontalité de l'organisation (réseau), la neutralité des relations et leur transversalité. J'entends d'ici les gloussements bouffis de ceux qui raillent déjà une utopie angélique où, dans la générosité biblique et la fraternité républicaine réunies, chacun se soucierait moins de lui-même que de son prochain... Non. Plus prosaïquement, il faut voir là une étape supplémentaire dans l'évolution de l'organisation sociale, un nouveau degré sur une sorte de pyramide de Maslow appliquée à la société... Un degré correspondant à un stade de maturité où les acteurs conçoivent naturellement des stratégies de coopération-compétition (coopétition) et non plus des stratégies primaires de domination-destruction (dostruction !). Car ils ont intégré une évidence qu'on peine à comprendre à un stade plus fruste : qu'il soit matériel ou moral, l'enrichissement individuel est fonction de l'enrichissement collectif ! Et réciproquement. Soyons lucides, si chacun est incité à "jouer collectif", c'est moins par un appel à sa conscience sociale, d'une efficacité incertaine, que par des mécanismes (systèmes, processus...) qui favorisent les synergies. De même que, aujourd'hui, les comportements opportunistes ou prédateurs peuvent certes s'expliquer par le cynisme de certains acteurs, mais ça ne marche que parce que les mécanismes du dirigisme et du marché permettent ou favorisent ces comportements.

C'est bien une mutation qui s'opère et qu'il s'agit d'accompagner. A condition de voir et comprendre le problème. Ce qu'il faut voir, c'est que la mutation globale de nos environnements (technologique, économique, social, culturel...) est plus forte et rapide que celle de nos systèmes (institutionnels, organisationnels, relationnels...). Ce qu'il faut comprendre, c'est ce décalage : les environnements ont fortement évolué vers le nouveau paradigme, alors que les systèmes restent largement "calés" sur l'ancien (>> Léviathans petits et grands). Un décalage qui se traduit par des crises de mutation, ou crises de croissance de notre société en mutation. La non-prise en compte du décalage accentue les crises, son amplification les accélère. Faute d'avoir été traité "à froid", depuis des décennies, le problème est de plus en plus "chaud". C'est donc bien sur les systèmes qu'il faut agir (>> 3 leviers), par une démarche combinée des acteurs, pour réduire le décalage et maîtriser la situation... Reprenons cela plus en détail.

Nobel 9 : autre chose, autrement...

L'intelligence collective est plus efficace que le "jeu perso", les processus coopératifs marchent mieux que l'autorité hiérarchique ou le marché pur et dur : la gouvernance économique est au cœur des travaux des deux lauréats 2009 du prix Nobel d'économie, Elinor Ostrom et Oliver Williamson. Ces chercheurs américains ont été récompensés pour leurs travaux (menés séparément) montrant comment, dans la gestion de biens communs et dans la résolution des conflits, l'entreprise partenariale et les associations d'usagers peuvent être plus efficaces que les marchés et la réglementation étatique : ils remettent en cause l'idée classique selon laquelle ceux-ci constituent l'unique alternative pour la régulation de l'activité économique. Par opposition aux thèses néoclassiques et monétaristes, qui privilégient la dimension monétaire dans l'analyse économique, O. Williamson développe une approche néo-institutionnelle, qui s'intéresse davantage aux interactions entre les acteurs qu'entre les marchés, mettant l'accent sur l'efficacité d'une sorte de co-implication des acteurs et sur l'impact du coût de l'information. E. Ostrom a déjà reçu des prix prestigieux, notamment en sciences politiques, pour ses travaux sur la gestion de la propriété collective (forêts, pêcheries...) et les modes d'organisation de différents établissements communautaires. Sans remettre en cause la co-propriété des biens communs lorsqu'elle bénéficie au plus grand nombre, elle insiste sur la nécessité de "règlements de co-propriété" qui soient respectés - à l'instar des licences de type creative commons, que les tribunaux font désormais respecter.

La pluridisciplinarité est aussi une dimension forte de ces travaux qui vont à l'opposé des thèses ayant dominé la pensée économique occidentale depuis trente ans. Accréditant l'idée d'un tournant politique du comité Nobel, et illustrant la grande actualité de ces conclusions - qui s'appliquent notamment à la protection de l'environnement et des ressources naturelles ou à l'organisation des marchés financiers et de l'économie mondiale - Per Krusel, membre du comité, a déclaré qu'il y avait eu "un immense débat sur la manière dont les grandes banques... ont mal agi, avec des patrons qui ont abusé de leur pouvoir et abusé la confiance de leurs actionnaires ; tout cela va dans le sens des théories de Williamson". Autre application actuelle : l'accès à l'information. Ainsi, E. Ostrom s'inquiétait dans un article que des informations soient "désormais de plus en plus appropriées, surveillées, chiffrées et restreintes... La fermeture est causée par les conflits et les contradictions entre les droits de propriété intellectuelle et les capacités étendues des nouvelles technologies... Les gouvernements, les forces du marché, les éditeurs, et les bibliothèques universitaires traditionnelles peuvent avoir une influence, mais ne peuvent pas arrêter le mouvement international de l'information distribuée... Les caractéristiques physiques et virtuelles de l'information numérique distribuée ont créé un type d'artefact d'information totalement nouveau" (>> Biens d'expérience : une autre valeur, un autre usage).

La logique de guerre économique, aujourd'hui encore sous-jacente dans bien des pratiques surannées d'intelligence économique ou de communication d'influence, est clairement mise en cause. Cela devient une habitude dans les cuvées successives de Nobel, qui plaident également pour la diffusion de la connaissance et contre son enfermement dans des prés carrés. De même, ils appellent à la fin des politiques archaïques de lutte contre le "piratage", en liaison avec une redéfinition des modèles économiques, à partir d'une réflexion actualisée sur l'ensemble du problème. Ainsi, selon Paul Krugman (lauréat 2008) "octet après octet, tout ce qui peut-être numérisé sera numérisé, rendant la propriété intellectuelle toujours plus facile à copier et toujours plus difficile à vendre", le piratage étant tellement irrémédiable qu'il devrait devenir le fondement d'un nouveau modèle économique pour la propriété intellectuelle. Joseph Stiglitz (cru 2001) lui emboîte le pas : "Nous avons besoin d'un système pour inciter à la création de ce bien public qu'est le savoir. Or, la restriction à l'utilisation de ce savoir, soit le système de la propriété intellectuelle, est inefficace... Les producteurs dont le métier consistait à apporter la musique des artistes aux consommateurs n'ont plus leur raison d'être aujourd'hui. C'est comme si on cherchait à sauver l'industrie du cheval et des cochers à l'ère automobile [>> Modèle économique/scénario politique]. En revanche, leur métier peut très bien évoluer vers une dimension plus éditoriale, pour guider les consommateurs vers tel ou tel type de musique" (Libération, 15/9/9) - en clair, ces courtiers doivent devenir assembleurs (>> Co-inventer son offre).

Au Cercle des poètes de l'anti-pensée unique, nous avons l'honneur d'accueillir ces lauréats et ceux qui les ont sélectionnés. Le statut de "dangereux libre-penseur utopiste irresponsable" devient plus honorable que par le passé ! Gageons qu'il ne faudra pas attendre encore quelques décennies pour que, dans les faits, l'évolution des pratiques devienne significative... Car ces réflexions ne sont pas de simples vues de l'esprit, théoriques, abstraites ou lointaines. Elles ont au quotidien une portée pratique, dans notre vie personnelle, professionnelle ou sociale, que peuvent souligner quelques exemples tirés de l'actualité.

Prochain épisode :
Suicides, foot, HEC, Lisbonne... >> Au-delà du buzz
Après les préconisations des Nobel, un zoom sur des pratiques actuelles
en entreprise, sport-biz, enseignement, affaires publiques...

Au fait... pourquoi ce titre, pump up the volume ?
Vous le saurez en lisant les prochains épisodes !
Jean-Pierre Quentin



Voir aussi...
Episode précédent >> Va... comme hier ?
Un peu plus >> Mutatio
Un rappel >> 25 ans de Mutation
Un précédent >> Vues prospectives à 15 ans
Un instrument utile >> La communication stratégique
Un auxiliaire précieux >> Catalyseur d'intelligence
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Les questions abordées ici en termes généraux ont des traductions opérationnelles
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