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Jean-Pierre Quentin . De l'intelligence aux solutions élégantes... Smart power : le défi de l'élégance . n° 153, mars 2009
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L'élégance, c'est une façon de se mouvoir.
C'est aussi savoir s'adapter à toutes les circonstances de sa vie.
Sans élégance de cœur, il n'y a pas d'élégance.
Yves Saint-Laurent
Smart power : le défi de l'élégance


En créant la Communauté européenne, on a inventé le smart power sans lui donner son nom. Il a été progressivement mis en œuvre dans les décennies 1950/70, avant le retour en force des Etats et de leurs pratiques plus ancestrales de coopération intergouvernementale. Aujourd'hui, il refait surface outre-Atlantique et nous interpelle : pouvoirs publics, acteurs privés ou corps intermédiaires, saurons-nous saisir ses opportunités, voire simplement percevoir ses enjeux de management et de gouvernance ? Des enjeux et opportunités qui ne manquent pas, depuis nos soucis quotidiens au plan local jusqu'aux grands équilibres géopolitiques.

Il arrive que, trop fascinés par les petites gesticulations du microcosme parisien, les grands médias passent à côté d'informations importantes. Ainsi, ils ont un peu occulté la nouvelle doctrine diplomatique américaine présentée et déployée début 2009. Et surtout le fondement qu'elle revendique : le smart power (Suzanne Nossel, Foreign Policy, 2004). Ce concept, intéressant et utile bien au-delà des seules Affaires étrangères, a été explicité à une époque où triomphait le hard power de l'administration Bush - le "pouvoir réaliste" de la contrainte, assis sur la puissance et la finance, la brutalité et l'arrogance - et où reculait le soft power (Joseph Nye, Bound to lead, 1990) - la "force douce" de l'incitation, fondée sur la présence et l'influence, la séduction et la manipulation (qui n'a pas survécu à l'éviction de Colin Powell).

Au nom de l'administration Obama, Hillary Clinton a subtilement évité de simplement réhabiliter ce dernier, préférant ouvrir une autre voie avec le smart power. En français, on le traduit souvent par pouvoir de l'intelligence, ce qui en fausse le sens alors que, précisément, ses promoteurs ont voulu éviter "intelligent power". Certes, le concept recouvre l'intelligence sous toutes ses formes, y compris celles, relationnelles, qui permettent de vivre en bonne intelligence avec les autres, ainsi que l'intelligence collective, qui à la fois crée des synergies et en résulte (>> n° 103, 142). Mais il me paraît beaucoup plus pertinent de parler de pouvoir élégant, voire d'énergie élégante, car il ne s'agit plus tant du pouvoir des uns sur les autres que de l'énergie mise en commun ou créée collectivement. Une élégance entendue au sens courant (raffinement, distinction) comme au sens mathématique (adresse, habileté) qui caractérise une solution élégante : une construction à la fois simple et ingénieuse, une démarche combinant la meilleure économie de moyens, la plus grande efficacité et l'aspect le plus épuré (>> n° 114, 143). Quand certaines élites semblent peu priser l'élégance (de la pensée, du style, de l'action...), il est heureux que soient ainsi rappelées ses vertus éthiques ou esthétiques (>> élégances), aussi bien que ses performances, particulièrement dans des situations complexes et mouvantes.
  Voir aussi >> Relations internationales entre leadership et partnership
  Vrai et vrai-faux smart power . . Transports parisiens : "pas touche !"
Décentralisation, piège à... . . Coordination, régression... . . Réhabiliter l'Etat

Vrai et vrai-faux smart power

Le hard power repose sur la notion de pression, au sens physique (n° 89, 106) : quand on est en position de force, on peut contraindre les autres à faire ce qu'on veut. Avec pour armes la canonnière, la monnaie, la maîtrise des flux physiques, la soumission des dirigeants...

Le soft power repose sur le conditionnement, par la maîtrise de l'information (n° 49, 122) et des jeux d'influence (n° 97, 101) : quand on est en position d'autorité morale reconnue implicitement, même si elle est contestée explicitement, on peut amener les autres à inconsciemment entrer dans nos schémas, donc spontanément raisonner comme nous voulons, donc librement agir conformément à nos intérêts. Parmi ses vecteurs les plus classiques, quelques symboles : Hollywood (cinéma, séries TV... ou chewing-gum), le jazz, Harvard, Marlboro, les jeans, etc. (Voir aussi, par ailleurs, les apports de la mémétique)

Le smart power repose sur la notion d'harmonie ou de synthèse (n° 111, 117) : le bien-être et la performance de chacun dépendent du bien-être et de la performance de tous, dans un jeu à somme positive où chacun doit donc simultanément se soucier non seulement de "sa part du gâteau", mais aussi, en accord avec les autres, du gâteau lui-même. En fait, les choses sont ici un peu plus complexes car, plus encore que le soft power, il peut se décliner diversement, notamment selon les valeurs ou les intentions des acteurs. Il peut s'agir d'une démarche avancée d'intelligence collective ou d'un dévoiement tactique, qui est alors en réalité un soft power déguisé.

On ne peut d'ailleurs pas exclure que Mme Clinton soit peu ou prou dans une telle posture tactique : "Avec le smart power, la diplomatie sera à l'avant-garde de la politique étrangère", nous rassure-t-elle après les années Bush... tout en précisant qu'il y aura "des milliers d'actions distinctes mais toutes stratégiquement liées entre elles et coordonnées pour défendre la sécurité et la prospérité des Etats-Unis". S'agirait-il seulement de changer de style pour retrouver la crédibilité et le leadership qui conditionnent leur part du gâteau (leur prospérité, leur liberté, leur sécurité...), qui resterait en fait le seul objectif visé, ou s'agit-il bien d'entrer dans le jeu positif ?

La distinction n'est pas anodine, car elle correspond à une ligne de fracture majeure : reste-t-on dans un "paradigme de l'antagonisme" (hard, soft et vrai-faux smart power), ou passe-t-on vraiment au "paradigme de l'autonomie dans l'interdépendance" ? Autrement dit : leadership or partnership, that is the question ! D'un côté, des rapports de forces ou d'influences ; de l'autre, des synergies. Précisons quand même que le choix des synergies ne dispense pas de prendre en compte les rapports antagonistes - faute de quoi les tenants du smart power seraient vulnérables aux mauvais coups des autres !
  Vrai et vrai-faux smart power . . Transports parisiens : "pas touche !"
Décentralisation, piège à... . . Coordination, régression... . . Réhabiliter l'Etat

Transports parisiens : "pas touche !"

La portée pratique de la question ne se limite pas aux grands enjeux planétaires et nous concerne au quotidien, dans tous les fonctionnements et dysfonctionnements d'une société complexe. En témoigne par exemple la galère des transports en région parisienne, qu'évoque A. Braun dans l'éditorial de prospective.fr (mars 2009). Contexte : malgré les sommes considérables accordées au transport public, sa part dans les déplacements augmente peu. Il existe d'autres réponses aux besoins de mobilité, qui évoluent avec les rythmes de vie, les formes de travail ou les localisations d'entreprises. D'autres modes de déplacement s'affirment (petites voitures, deux roues, covoiturage), plus fluides, aussi écologiques, moins chers, mieux adaptés aux besoins... Mais le transport public continue à bénéficier de l'essentiel des budgets, comme si les transports de masse du XXe siècle étaient la réponse immuable. SNCF, RATP et autres acteurs reconnus, saturés, assurent de plus en plus difficilement leurs missions actuelles. Les nouveaux chantiers doivent être confiés à une nouvelle entreprise, mais elle reste à créer et à financer, face au combat existentiel des puissants acteurs oligopolistiques en place... "La mobilité des personnes passe par une nuit du 4 août de la réglementation, alors que tout interdit le marché à de nouveaux entrants. Malheur au jeune chômeur qui s'aviserait d'acheter un minibus pour desservir un trajet dont beaucoup ont besoin et qui n'existe pas !... Combien de temps le transport public résistera-t-il au droit d'entreprendre et continuera-t-il à dire 'pas touche' à ceux qui veulent travailler, même là où il n'est pas ? Qu'il s'agisse de micromarchés locaux, de lignes non exploitées, de services aux entreprises et aux salariés, de transports routiers franciliens, innombrables sont les initiatives qu'il n'est plus acceptable d'interdire".

Les exemples de ce type peuvent être multipliés à l'infini. Qu'illustrent-ils ? Avant tout que la société évolue très vite dans ses fondements sociaux, culturels, technologiques, économiques... et que l'organisation sociale peine à suivre, ou même tire en sens inverse. Ce n'est pas nouveau (>> Le retard du "politico-institutionnel"), mais à force de ne rien faire, les "crises" s'amplifient. De même que se creuse l'écart entre une société qui fonctionne désormais en réseaux, horizontalement, appelant de subtiles régulations "fluides", systémiques (>> Ne pas se prendre les pieds dans le tapis), et des institutions qui restent structurées verticalement, apportant de simplistes réponses "solides", mécaniques (>> Des pyramides pour surfer ?). Parler de "régulation" porte à faux quand, sous cette appellation, on continue à penser "réglementation" (>> Cluster contre Colbert). Si le problème est particulièrement aigu en France, où tout semble se décider au "Château", ce n'est pas uniquement à cause de la mégalomanie de tel ou tel dirigeant, confortée par la complaisance médiatique, mais aussi grâce à la démission ou l'accord tacite de tous ceux qui se comportent en sujets vassalisés plutôt qu'en acteurs coresponsables de la gouvernance (>> L'entreprise, acteur de la vie publique ?). Bien des initiatives locales montrent que d'autres voies sont possibles et heureuses, mais elles restent insuffisantes (pour garder l'exemple des transports publics >> 3 révolutions).

Bref, nous sommes assez loin des nécessaires solutions élégantes.

Dans ce contexte, il est de bon ton de fustiger la classe politique, qui nous chante une chanson soft pour maintenir le système défaillant - avec beaucoup de succès. Chacun sait en effet que le jugement de Ludmila Oulitskaïa est plus vrai que jamais : "Le monde est gouverné par des gens ordinaires. Le génie, aujourd'hui, s'exprime dans les arts et la science. Il ne fait pas de politique". Suffit-il de s'en plaindre au Café du Commerce pour que cela change ? Ce n'est pas uniquement un problème de personnes et il ne se pose pas simplement au niveau de la mise en œuvre des politiques publiques, mais aussi, plus fondamentalement, au niveau de l'organisation des pouvoirs. Depuis 30 ans qu'on parle de la réforme de l'Etat, il serait temps de l'engager vraiment. Y compris dans l'actualisation de sa place et de son rôle par rapport aux autres niveaux d'organisation, inférieurs (collectivités locales) et supérieurs (Europe et monde).
Vrai et vrai-faux smart power . . Transports parisiens : "pas touche !"
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Décentralisation, piège à...

On ne compte plus les rapports publics consacrés aux collectivités locales ou à la décentralisation. Bénéficiant d'une emphase particulière (qui laisse présager un enterrement d'autant plus rapide ?), le Comité Balladur a émis début 2009 un >>>
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