Smart power : le défi de l'élégance
En créant la Communauté européenne,
on a inventé le smart power sans lui donner son
nom. Il a été progressivement mis en uvre
dans les décennies 1950/70, avant le retour en force
des Etats et de leurs pratiques plus ancestrales de coopération
intergouvernementale. Aujourd'hui, il refait surface outre-Atlantique
et nous interpelle : pouvoirs publics, acteurs privés
ou corps intermédiaires, saurons-nous saisir ses opportunités,
voire simplement percevoir ses enjeux de management et de gouvernance
? Des enjeux et opportunités qui ne manquent pas, depuis
nos soucis quotidiens au plan local jusqu'aux grands équilibres
géopolitiques.
Il arrive que, trop fascinés par les petites gesticulations
du microcosme parisien, les grands médias passent à
côté d'informations importantes. Ainsi, ils ont
un peu occulté la nouvelle doctrine diplomatique américaine
présentée et déployée début
2009. Et surtout le fondement qu'elle revendique : le smart
power (Suzanne Nossel, Foreign
Policy, 2004). Ce concept, intéressant et
utile bien au-delà des seules Affaires étrangères,
a été explicité à une époque
où triomphait le hard power de l'administration
Bush - le "pouvoir réaliste" de la contrainte, assis
sur la puissance et la finance, la brutalité et l'arrogance
- et où reculait le soft power (Joseph
Nye, Bound to lead, 1990) - la "force douce" de
l'incitation, fondée sur la présence et l'influence,
la séduction et la manipulation (qui n'a pas survécu
à l'éviction de Colin Powell).
Au nom de l'administration Obama, Hillary Clinton a subtilement
évité de simplement réhabiliter ce dernier,
préférant ouvrir une autre voie avec le smart
power. En français, on le traduit souvent par pouvoir
de l'intelligence, ce qui en fausse le sens alors que, précisément,
ses promoteurs ont voulu éviter "intelligent power".
Certes, le concept recouvre l'intelligence sous toutes ses formes,
y compris celles, relationnelles, qui permettent de vivre en
bonne intelligence avec les autres, ainsi que l'intelligence
collective, qui à la fois crée des synergies et
en résulte (>> n° 103,
142).
Mais il me paraît beaucoup plus pertinent de parler de
pouvoir élégant, voire d'énergie
élégante, car il ne s'agit plus tant du
pouvoir des uns sur les autres que de l'énergie mise
en commun ou créée collectivement. Une élégance
entendue au sens courant (raffinement, distinction) comme au
sens mathématique (adresse, habileté) qui caractérise
une solution élégante : une construction à
la fois simple et ingénieuse, une démarche combinant
la meilleure économie de moyens, la plus grande efficacité
et l'aspect le plus épuré (>>
n° 114,
143).
Quand certaines élites semblent peu priser l'élégance
(de la pensée, du style, de l'action...), il est heureux
que soient ainsi rappelées ses vertus éthiques
ou esthétiques (>> élégances),
aussi bien que ses performances, particulièrement dans
des situations complexes et mouvantes.
Vrai et vrai-faux smart power
Le hard power repose sur la notion de pression,
au sens physique (n° 89,
106)
: quand on est en position de force, on peut contraindre les
autres à faire ce qu'on veut. Avec pour armes la canonnière,
la monnaie, la maîtrise des flux physiques, la soumission
des dirigeants...
Le soft power repose sur le conditionnement,
par la maîtrise de l'information (n°
49,
122)
et des jeux d'influence (n° 97,
101)
: quand on est en position d'autorité morale reconnue
implicitement, même si elle est contestée explicitement,
on peut amener les autres à inconsciemment entrer
dans nos schémas, donc spontanément raisonner
comme nous voulons, donc librement agir conformément
à nos intérêts. Parmi ses vecteurs les plus
classiques, quelques symboles : Hollywood (cinéma, séries
TV... ou chewing-gum), le jazz, Harvard, Marlboro, les jeans,
etc. (Voir aussi, par ailleurs, les
apports de la mémétique)
Le smart power repose sur la notion d'harmonie
ou de synthèse (n° 111,
117)
: le bien-être et la performance de chacun dépendent
du bien-être et de la performance de tous, dans un jeu
à somme positive où chacun doit donc simultanément
se soucier non seulement de "sa part du gâteau", mais
aussi, en accord avec les autres, du gâteau lui-même.
En fait, les choses sont ici un peu plus complexes car, plus
encore que le soft power, il peut se décliner
diversement, notamment selon les valeurs ou les intentions des
acteurs. Il peut s'agir d'une démarche avancée
d'intelligence collective ou d'un dévoiement tactique,
qui est alors en réalité un soft power
déguisé.
On ne peut d'ailleurs pas exclure que Mme Clinton soit peu
ou prou dans une telle posture tactique : "Avec le smart
power, la diplomatie sera à l'avant-garde de la politique
étrangère", nous rassure-t-elle après les
années Bush... tout en précisant qu'il y aura
"des milliers d'actions distinctes mais toutes stratégiquement
liées entre elles et coordonnées pour défendre
la sécurité et la prospérité des
Etats-Unis". S'agirait-il seulement de changer de style pour
retrouver la crédibilité et le leadership qui
conditionnent leur part du gâteau (leur
prospérité, leur liberté, leur
sécurité...), qui resterait en fait le seul objectif
visé, ou s'agit-il bien d'entrer dans le jeu positif
?
La distinction n'est pas anodine, car elle correspond à
une ligne de fracture majeure : reste-t-on dans un "paradigme
de l'antagonisme" (hard, soft et vrai-faux
smart power), ou passe-t-on vraiment au "paradigme
de l'autonomie dans l'interdépendance" ? Autrement
dit : leadership or partnership, that is the question !
D'un côté, des rapports de forces ou d'influences
; de l'autre, des synergies. Précisons quand même
que le choix des synergies ne dispense pas de prendre en compte
les rapports antagonistes - faute de quoi les tenants du smart
power seraient vulnérables aux mauvais coups des
autres !
Transports parisiens : "pas touche !"
La portée pratique de la question ne se limite pas aux
grands enjeux planétaires et nous concerne au quotidien,
dans tous les fonctionnements et dysfonctionnements d'une société
complexe. En témoigne par exemple la galère des
transports en région parisienne, qu'évoque A.
Braun dans l'éditorial de prospective.fr (mars
2009). Contexte : malgré les sommes considérables
accordées au transport public, sa part dans les déplacements
augmente peu. Il existe d'autres réponses aux besoins
de mobilité, qui évoluent avec les rythmes de
vie, les formes de travail ou les localisations d'entreprises.
D'autres modes de déplacement s'affirment (petites voitures,
deux roues, covoiturage), plus fluides, aussi écologiques,
moins chers, mieux adaptés aux besoins... Mais le transport
public continue à bénéficier de l'essentiel
des budgets, comme si les transports de masse du XXe siècle
étaient la réponse immuable. SNCF, RATP et autres
acteurs reconnus, saturés, assurent de plus en plus difficilement
leurs missions actuelles. Les nouveaux chantiers doivent être
confiés à une nouvelle entreprise, mais elle reste
à créer et à financer, face au combat existentiel
des puissants acteurs oligopolistiques en place... "La mobilité
des personnes passe par une nuit du 4 août de la réglementation,
alors que tout interdit le marché à de nouveaux
entrants. Malheur au jeune chômeur qui s'aviserait d'acheter
un minibus pour desservir un trajet dont beaucoup ont besoin
et qui n'existe pas !... Combien de temps le transport public
résistera-t-il au droit d'entreprendre et continuera-t-il
à dire 'pas touche' à ceux qui veulent travailler,
même là où il n'est pas ? Qu'il s'agisse
de micromarchés locaux, de lignes non exploitées,
de services aux entreprises et aux salariés, de transports
routiers franciliens, innombrables sont les initiatives qu'il
n'est plus acceptable d'interdire".
Les exemples de ce type peuvent être multipliés
à l'infini. Qu'illustrent-ils ? Avant tout que la société
évolue très vite dans ses fondements sociaux,
culturels, technologiques, économiques... et que l'organisation
sociale peine à suivre, ou même tire en sens inverse.
Ce n'est pas nouveau (>> Le
retard du "politico-institutionnel"),
mais à force de ne rien faire, les "crises" s'amplifient.
De même que se creuse l'écart entre une société
qui fonctionne désormais en réseaux, horizontalement,
appelant de subtiles régulations "fluides", systémiques
(>> Ne
pas se prendre les pieds dans le tapis), et des institutions
qui restent structurées verticalement, apportant de simplistes
réponses "solides", mécaniques (>>
Des
pyramides pour surfer ?). Parler de "régulation"
porte à faux quand, sous cette appellation, on continue
à penser "réglementation" (>>
Cluster
contre Colbert). Si le problème est particulièrement
aigu en France, où tout semble se décider au "Château",
ce n'est pas uniquement à cause de la mégalomanie
de tel ou tel dirigeant, confortée par la complaisance
médiatique, mais aussi grâce à la démission
ou l'accord tacite de tous ceux qui se comportent en sujets
vassalisés plutôt qu'en acteurs coresponsables
de la gouvernance (>> L'entreprise,
acteur de la vie publique ?). Bien des initiatives locales
montrent que d'autres voies sont possibles et heureuses, mais
elles restent insuffisantes (pour
garder l'exemple des transports publics >> 3
révolutions).
Bref, nous sommes assez loin des nécessaires solutions
élégantes.
Dans ce contexte, il est de bon ton de fustiger la classe politique,
qui nous chante une chanson soft pour maintenir le système
défaillant - avec beaucoup de succès. Chacun sait
en effet que le jugement de Ludmila Oulitskaïa est plus
vrai que jamais : "Le monde est gouverné par des gens
ordinaires. Le génie, aujourd'hui, s'exprime dans les
arts et la science. Il ne fait pas de politique". Suffit-il
de s'en plaindre au Café du Commerce pour que cela change
? Ce n'est pas uniquement un problème de personnes et
il ne se pose pas simplement au niveau de la mise en uvre
des politiques publiques, mais aussi, plus fondamentalement,
au niveau de l'organisation des pouvoirs. Depuis 30 ans
qu'on parle de la réforme de l'Etat, il serait temps
de l'engager vraiment. Y compris dans l'actualisation de sa
place et de son rôle par rapport aux autres niveaux d'organisation,
inférieurs (collectivités locales) et supérieurs
(Europe et monde).
Décentralisation, piège à...
On ne compte plus les rapports publics consacrés aux collectivités
locales ou à la décentralisation. Bénéficiant
d'une emphase particulière (qui laisse présager
un enterrement d'autant plus rapide ?), le Comité Balladur
a émis début 2009 un >>>
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