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-> Mutation 2000...Un livre de Jean-Pierre Quentin, Le Hameau, Paris, 1982 (texte intégral)

Aujourd'hui, le monde est messages, codes, informations.
Quelle dissection demain disloquera nos objets
pour les recomposer en un espace neuf ?
Quelle nouvelle poupée russe en émergera ?
François JACOB

Chap. 6 - QUELQUES CLEFS


Le monde change de "codes génétiques". Tout n'est pas décodé, mais on a certaines clés. Il faudrait s'en servir ! L'obstacle n'est pas la difficulté, ce sont nos habitudes et inerties mentales... [Voir résumé]


Dans nos cités, l'entrée dans les immeubles est de plus en plus fréquemment commandée par des systèmes électroniques de verrouillage. Il faut composer un code numérique pour ouvrir la porte. Nous abordons, la mutation actuelle un peu comme la personne qui, n'ayant jamais rencontré de tels dispositifs, se demande quel type de clef métallique pourrait lui permettre d'entrer. Cette personne est déroutée par ce système dématérialisé (alors qu'elle a l'habitude de clefs matérielles), et complexe (alors qu'elle ne connaît que les serrures mécaniques). Une fois familiarisée avec sa nouveauté, elle découvre qu'elle peut, grâce à lui, satisfaire certaines aspirations : ne pas avoir à s'encombrer d'une clef, que par surcroît elle risquait de perdre, donner le code à qui elle veut, changer la formule si nécessaire, etc.

A la limite, l'approche "disciplinaire" à laquelle il a été fait allusion précédemment serait comparable à l'attitude de celui qui chercherait successivement dans des jeux de clefs plates ou à tubes, adaptées à des systèmes mécaniques ou pneumatiques, celle qui conviendrait à ce système d'une autre nature. La logique d'une telle approche voudrait qu'on fasse appel à des démarches scientifiques et techniques pour comprendre les "chocs technologiques" ; économiques et sociologiques pour la "crise de la valeur ajoutée" ; juridiques et historiques pour les données politico-institutionnelles - ces différentes expertises se partageant elles-mêmes entre les aspects nationaux et internationaux... sans parler de toutes les autres disciplines et "sous-disciplines" auxquelles il faudrait avoir recours. Comment, dans ces conditions, pourrait-on dégager une vision globale de la situation et surtout une vision des relations "interdisciplinaires", difficiles à appréhender mais essentielles ?

Cette approche a ses limites, mais elle est nécessaire pour entrer dans le sujet. Pour les mêmes raisons de commodité et de clarté, on reprendra ces entrées (technologie, valeur ajoutée, institutions), tout en gardant à l'esprit qu'un cloisonnement excessif par discipline serait réducteur (parce que tout se tient) et qu'il serait préférable de pouvoir utiliser d'autres types d'approches. Celles-ci restent à élaborer, à partir de concepts davantage pluridisciplinaires ou transverses. Ainsi, ceux de dématérialisation, complexité et aspirations, sans être le "sésame" universel, paraissent particulièrement pertinents pour observer le monde contemporain et mieux situer les transformations qu'il connaît.

-> La dématérialisationLa dématérialisation
-> La complexitéLa complexité
-> Les aspirations des personnesLes aspirations des personnes


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La dématérialisation

-> Ressources et défis de la dématérialisation...La dématérialisation, c'est l'utilisation, l'emploi, l'incorporation à tout "produit" d'éléments non pondéreux ou immatériels : de l'énergie, de l'information, de la connaissance, de l'organisation. Ce phénomène est certes très ancien, puisqu'il est apparu dès le recours aux outils, dont l'usage supposait déjà savoir et expérience ; mais il n'est devenu réellement significatif qu'à partir du moment où l'énergie, l'information et l'organisation ont conquis une place majeure dans les processus de production et, plus généralement, dans l'organisation sociale. C'est donc, pour l'essentiel, un phénomène récent.

Dans les temps les plus reculés, la nature faisait seule un acte productif, en dehors de l'homme qui en cueillait les fruits. Puis le travail humain est venu compléter et valoriser cet apport naturel. Enfin, vient un moment où les facteurs immatériels qui, dans une moindre mesure, intervenaient précédemment, jouent un rôle central : connaissance, expérience, imagination, sensibilité, créativité, etc. Ainsi, après avoir été longtemps caractérisée par une alternance entre le geste et la parole, l'activité humaine est aujourd'hui beaucoup plus cérébrale que musculaire : l'homme "délègue" à la machine l'effort qu'elle peut accomplir pour lui. Si l'habileté manuelle demeure nécessaire dans de nombreux cas, on ne saurait la mettre en œuvre efficacement sans ses compléments immatériels : l'intelligence et le sens de l'organisation en particulier. Et l'élévation générale du niveau d'instruction, qui modifie la capacité de l'humanité à utiliser la matière grise est un facteur de propagation considérable de la dématérialisation.

Celle-ci a d'abord principalement permis de remplacer ou de prolonger la main humaine par une domestication de diverses sources d'énergie. Elle complète aujourd'hui également le cerveau, avec les capacités technologiques de mémorisation et de traitement de l'information. Qu'il s'agisse d'énergie ou d'information, ou encore d'une combinaison des deux, comme c'est de plus en plus souvent le cas (surtout lorsqu'il s'agit de transmission de données ou de processus biotechnologiques), ces progrès ont été permis par un recours massif à l'intelligence, à la connaissance, à l'organisation, à l'imagination...

Les conséquences concrètes de la dématérialisation sont innombrables. Elle se manifeste dans l'économie : dans l'emploi, avec la part croissante des activités de services, comme dans le produit intérieur brut, dont plus de la moitié est constituée par la création de richesses dématérialisées (dans les pays industrialisés). L'entreprise fait de plus en plus largement appel aux technologies dématérialisées, comme celles, dérivées de l'électronique, qui permettent la production "juste à temps" ou "flexible". Les progrès combinés de l'organisation et de ces technologies débouchent notamment sur une réduction des stockages et des autres "valeurs ajoutées non-vendables", avec sur les coûts un impact considérable, qui n'est pas étranger à la compétitivité de certaines entreprises, japonaises en particulier. La dématérialisation affecte les produits eux-mêmes : à valeur égale, on utilise de moins en moins de matière. A tel point qu'on a pu dire que le prix d'un kilo d'automobile correspondait à peu près à celui de 100 grammes de téléviseur, de 20 grammes de poste de radio à transistors, d'un décigramme d'avion supersonique...

Si l'on regarde les progrès accomplis par la science dans les dernières décennies, on constate que certaines découvertes décisives portent précisément sur la connaissance de l'invisible (comme l'atome, les radiations ou les ondes), c'est-à-dire de l'infiniment petit et de l'infiniment abstrait. La dématérialisation nous oblige à ajouter à nos cinq sens des outils plus sensibles (à l'infra-rouge, à la radioactivité, à la gravitation, etc.), plus résistants (aux températures élevées, par exemple) ou plus complexes (tels les relais ou simulateurs). Ainsi, dans le contrôle de la production, quand on passe de l'électromécanique à l'électronique, on doit substituer des systèmes de mesure indirecte à des mesures directes, c'est-à-dire faire confiance à des indicateurs. Et les simulations sur ordinateur ont remplacé les prouesses des pilotes d'essai ou permis aux agents des centrales nucléaires de se préparer à d'éventuels incidents.

La dématérialisation se manifeste dans les systèmes complexes qui permettent à notre société de fonctionner : la monnaie électronique, l'assurance, les agences de presse, les télécommunications, les loisirs... Des objets usuels lui servent de révélateurs : des supports comme le téléphone et la télévision sur lesquels peuvent venir sa greffer des services. Des systèmes qui nous environnent ne sont perceptibles que lorsque nous branchons des appareils comme un poste de radio ou de télévision.

Ses effets sur la société prennent de multiples formes. La propriété n'est pas épargnée : il existe de plus en plus de formes de richesses dématérialisées (actions, leasing, multipropriété) qui relèvent plus du droit d'usage que de la propriété au sens premier. Mais le mépris pour tout ce qui n'est pas individuellement approprié peut constituer un frein à cet usage (vandalisme). Une autre illustration est à trouver dans la difficulté d'exercer certains droits de propriété, par exemple intellectuelle : c'est le cas des droits d'auteurs, dans le domaine littéraire avec la reprographie ou dans le domaine audiovisuel avec les magnétophones et les magnétoscopes.

Ce mouvement vers la dématérialisation assure à l'homme une dimension pour l'action qui dépasse rapidement ce qu'il avait rêvé de plus fou : voler comme un oiseau, aller sur la lune, construire l'avenir... Il peut avoir des conséquences très importantes et variées. Par exemple, il conduit à l'art abstrait, puisque l'exactitude de la reproduction perd son intérêt, le modèle "matériel", vivant ou naturel, n'exprimant plus l'essentiel. De même pour l'architecture ou l'urbanisme, qui sont de moins en moins déterminés par des contraintes matérielles, ce qui ouvre d'extraordinaires possibilités à l'expression de la créativité et de l'imagination et permet une bien meilleure prise en compte des aspirations des personnes dans la conception des logements et des villes.

Partout présente, la dématérialisation n'est nulle part sensible sans un effort de réflexion, alors que la quantification rend perceptible, crédible, vérifiable et vrai tout ce qui, sans elle, reste imaginaire, discutable, inquantifiable. Nos sens sont attirés par le concret et l'effort d'abstraction n'est pas spontané. Le champ d'analyse de l'activité humaine est resté centré sur le concept de quantification qui, en raison du changement de nature de cette activité, se révèle être un filtre réducteur de la réalité : les statistiques facilitent le comptage mais ne saisissent pour l'essentiel que le visible, le prix facilite l'analyse de la valeur physique mais ne distingue pas la matière du reste... au point qu'on l'a vu, l'information n'a souvent que la valeur de son support. Cette propension à la quantification conditionne nos habitudes de pensée et c'est pourquoi, malgré l'importance de ces facteurs non matériels, nous vivons encore sur des raisonnements hérités des Physiocrates, réduisant l'activité économique à la seule production de biens matériels.

Pourtant, même imparfaites, même tronquées, les indications fournies sur les situations présentes montrent clairement les tendances de fond. Si l'on en prend pour preuve la structure du budget des ménages dans les pays développés, on assiste partout, depuis trente ans, à une diminution de la part relative des dépenses quantitatives (alimentation et habillement par exemple) et à une augmentation parfois discrète (culture), parfois explosive (services de santé et de communication) de dépenses dont les réponses ont comme caractéristique d'être beaucoup moins matérielles que les premières.

Car la dématérialisation conditionne l'expression et la satisfaction d'une grande partie de nos besoins et aspirations. Dans les activités nouvelles de santé, de communication, dans les actions culturelles et de loisirs, on pourrait être tenté de se laisser abuser par le poids des investissements, grands mangeurs d'énergie classique et de matière. Or, de plus en plus, même si les investissements sont matérialisés dans des hôpitaux, des écoles, des pylônes de télévision, ces réalisations ne constituent que le préalable au fonctionnement répétitif de services. Et la production physique de ceux-ci est quantitativement négligeable par rapport à la valeur ajoutée sociale qu'ils apportent. Par exemple, le but final d'un hôpital est de faire sortir en bonne santé des personnes qui y sont entrées malades, sans qu'on puisse dire que la production physique intervient comme une donnée significative dans son fonctionnement...


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La complexité

-> Simplexité : la simplicité se conquiert...Ce sont les systèmes complexes qui engendrent la dématérialisation et l'amplifient, celle-ci contribuant à son tour à accroître la complexité (et les évolutions technologiques exercent sur ce processus l'effet d'un catalyseur plus qu'elles n'en sont à proprement parler le fait générateur). Les infrastructures ferroviaires ou les trains ne sont que la partie visible du système complexe que constitue un réseau de chemin de fer ; mais celui-ci ne pourrait fonctionner sans l'indicateur horaire, modeste illustration du haut niveau d'organisation indispensable à la bonne marche d'un tel système.

-> Lobbyings et communication stratégique...Plus généralement, c'est la complexité croissante de la procédure de préparation de l'action qui caractérise largement l'état de dématérialisation. Nous sommes entrés dans une société de "médiation" où la relation de l'action à sa conséquence est de plus en plus distendue et où l'organisation joue un rôle essentiel. Ainsi, la dématérialisation conditionne l'exercice du pouvoir : devant la complexité des paramètres à prendre en compte, on voit déjà des situations dans lesquelles la décision s'impose pratiquement toute seule, sans que personne n'en prenne la responsabilité identifiée. Cette constatation se relie au poids croissant et informel des intermédiaires dans les processus de décision. Ce qui est grave, car ne pas savoir qui décide de l'implantation d'une ligne nouvelle de chemin de fer, voire de la construction d'un établissement scolaire, conduit en fait à une matérialisation irréversible d'un cadre de vie dans lequel devront s'épanouir des personnes.

Cette analyse doit être développée au plan géopolitique, car avec le rôle croissant de l'immatériel dans les échanges entre régions du monde, nous risquons d'assister à une nouvelle spécialisation internationale où la véritable valorisation (celle de la recherche, de l'invention, de l'imagination, de l'organisation) sera détenue par les pays les plus "avancés", consacrant leur domination sur le reste du monde... encore que certains pays (notamment asiatiques), qui n'ont pas été embarqués dans la grande aventure du rationalisme technique, aient certainement sur la réflexion et les modes de vie dématérialisés une expérience plus grande que la nôtre.

-> Les sources du Pen... Ce nouveau défi exige une pédagogie du citoyen qui n'est pas un luxe mais une nécessité. Nous vivons sur des concepts archaïques dont nos imaginations n'envisagent que l'extrapolation, alors que nous sommes en présence d'un changement de nature du monde. L'entrée en force de la dématérialisation et de la complexité implique une recherche radicale sur les nouveaux outils d'analyse de la réalité économique et sociale, prenant en compte l'invisible, le qualitatif et les relations de toutes natures. Elle implique aussi un autre type d'organisation économique et sociale, car l'entrée dans une civilisation de la médiation suppose un meilleur degré d'adéquation entre l'action et ses conséquences, entre l'organisation et ses conditions de fonctionnement, entre la matière et l'esprit. Elle suppose enfin un nouveau système de valeurs pour l'organisation sociale, car si l'on a pu construire des automobiles et des logements sans se préoccuper de leur signification globale pour la personne et pour les groupes, comment pourra-t-on concevoir des activités dématérialisées quantitativement importantes comme l'éducation et l'information, sans un système de référence à la personne ?

Si nous ne tirons pas ainsi les conséquences de ces évolutions, la complication, qui est un appauvrissement, l'emportera sur la complexité dont on n'aura pas su exploiter les richesses.
La complexité pourrait être symbolisée par bien des systèmes biologiques ou informatiques - voire même par une simple cellule vivante ou un microprocesseur - qui sont caractérisés par une grande variété d'éléments aux multiples fonctions, reliés entre eux, organisés, mis au service d'un "objectif" commun... La complication serait alors symbolisée par l'écheveau de laine qu'on n'arrive pas à démêler, inutile, stérile et même paralysant... ou encore par le dédale dont les détours superflus sont une source de confusion. Les "faux défis" auxquels on a fait allusion précédemment resteront "insolubles" tant qu'ils seront perçus et traités comme des problèmes compliqués (par exemple les conséquences sur l'emploi des développements technologiques). S'attaquer aux "véritables enjeux" consiste à les assumer en tant que problèmes complexes (en l'occurrence : les relations entre technologie et travail humain). -> Décision : le clou qui dépasse attire le marteau...Les "solutions" ne sont pas simples pour autant, mais elles s'appliquent aux vrais problèmes. Alors que la "solution" d'un problème compliqué entraîne de multiples effets pervers, directs ou induits, créant de nouveaux problèmes en cascade...

On peut ainsi considérer que la complexité d'un système technique est maîtrisée lorsque le fonctionnement de ce système est "banalisé" pour ses utilisateurs. Pendant une vingtaine d'années, les ordinateurs étaient relativement simples dans leur conception et dans leur réalisation, ce qui exigeait de très solides connaissances de la part des utilisateurs, qu'il s'agisse des analystes ou des programmeurs. La complexité croissante des systèmes informatiques en a facilité l'utilisation, dès lors qu'ils ont pu intégrer dans leurs mémoires des quantités de données, y compris les règles de leur propre comportement. Quelques heures suffisent désormais pour apprendre à s'en servir, alors qu'autrefois des mois ou des années étaient nécessaires. Ces régulations techniques étant mises au point, le rapport de l'homme à la machine se trouve fondamentalement modifié, car celle-ci devient réellement un instrument au service de l'homme. Ces systèmes complexes peuvent alors se diffuser largement - ce qui pose de nouveaux problèmes au niveau "sociétal" et appelle de nouveaux types de régulation, d'une autre nature... [cf. chap. 8 : un enjeu culturel]

Car dans un système complexe, les structures se superposent en sous-systèmes différents les uns des autres, avec des niveaux de complexité hiérarchisés. Comme l'écrit Albert Szent-Gyorgyi, prix Nobel de physiologie et de médecine : "en mettant en présence des protons et des neutrons, on obtient un noyau, donc quelque chose d'entièrement nouveau. Il a de nouvelles propriétés que l'on ne peut décrire dans les termes de ses éléments constitutifs. Si l'on place les électrons autour de ce noyau, on obtient un atome - là encore, quelque chose d'entièrement nouveau, quelque chose de plus qu'un noyau et des électrons. A partir de là, on peut assembler les atomes en molécules, les molécules en macromolécules, les macromolécules en organelles, les organelles en cellules, les cellules en individus, ceux-ci en sociétés. Chaque fois, on obtient quelque chose de nouveau (...). Mais il faut savoir où on en est ; il ne faut pas tirer des conclusions de propriétés d'un certain échelon pour les appliquer au suivant. Dès qu'on mélange, on est perdu et les conclusions n'ont aucun sens. Chaque échelon a sa signification propre."

C'est la capacité de régulation d'un système complexe qui lui permet de survivre et de se développer. Toujours selon A. Szent-Gyorgyi "l'un des principes essentiels de la nature est une prolifération illimitée. Tant qu'elles étaient isolées, les cellules devaient proliférer aussi vite que possible... Mais, vivant en communauté, il faut maîtriser cette tendance dans l'intérêt de l'ensemble. Cela signifiait donc que la nature devait inventer un nouveau principe - celui de la régulation - pour arrêter la prolifération, mais sans que cet arrêt soit irréversible parce qu'alors on ne pourrait plus se régénérer, on ne pourrait plus cicatriser la blessure qu'on s'est faite en se rasant, par exemple." Ces comparaisons biologiques sont éclairantes, mais concernent des organismes vivants, dont l'information héréditaire assure avec force une finalité, celle de la survie et du maintien d'une "forme" spécifique aux divers âges de l'individu. Par contre, en matière de construction sociale, on assiste souvent à une superposition d'éléments, de structures nouvelles, sans souci de cohérence, d'harmonie avec l'ensemble, de finalité globale, pour satisfaire rapidement un besoin ponctuel, immédiat.

Pour construire une ville agréable à vivre, il ne suffit pas d'entasser des familles dans des immeubles, d'accoler des immeubles en quartiers, d'agglomérer des quartiers... Il importe de prendre en compte la variété et les interactions des fonctions urbaines (logement, transports, approvisionnements, travail, loisirs, culture, etc.), comme le démontre a contrario l'urbanisme actuel qui, souvent, témoigne d'une mauvaise compréhension de la complexité du gigantesque organisme vivant que représente la cité. La complexité dont il est question ici est donc celle de toute structure vivante ou sociale, organisée, comportant de nombreux éléments et dont le devenir est étroitement lié à son environnement (personne, entreprise, nation, etc.).

Donc, qui dit complexité dit diversité et variabilité élevée dans les relations entre les multiples éléments d'un système. La régulation de celui-ci consiste à agir sur ces relations. Il importe donc qu'elles soient :

  • identifiées : flux d'énergie, de matières, de personnes, d'informations...

  • hiérarchisées, car les diverses relations sont d'intensités différentes, ont des impacts plus ou moins grands sur le fonctionnement du système ;

  • analysées : en particulier, elles peuvent être positives ou négatives, c'est-à-dire agir comme des freins ou des accélérateurs. D'où l'importance de déceler les "points d'amplification" et les "points d'inhibition".

La qualité des régulations conditionne la fiabilité des systèmes complexes. Contrairement à une idée répandue, l'accroissement de la complexité d'un système ne se traduit pas nécessairement par une plus grande vulnérabilité : tout dépend de la qualité des régulations. Plus précisément, l'augmentation de la complexité accroît l'importance des conséquences quant à la propagation et à l'étendue de la vulnérabilité. L'accident de Three Miles Island doit moins être interprété comme une démonstration de la vulnérabilité des centrales nucléaires que comme une démonstration de l'insuffisance de régulations dans ce cas particulier. Il s'agissait d'un système complexe mal maîtrisé, parce que mal régulé : la conjonction de défaillances techniques et humaines a entraîné un accident qui ne se serait pas produit si la complexité technique avait été plus grande (régulations consistant en des mécanismes de contrôle plus sophistiqués) et/ou si la préparation des hommes (par une formation intense sur simulateurs, à partir des quelque 150 accidents possibles répertoriés) leur avait permis de faire face avec sang-froid à des incidents qui seraient alors restés mineurs...


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Les aspirations des personnes

-> Des besoins saturables aux aspirations contradictoires...Le stress, la drogue, le terrorisme ou l'inquiétude d'une jeunesse révoltée témoignent de la difficulté d'harmoniser le progrès technologique et la croissance économique avec les aspirations des personnes. Car l'essor de la complexité et de la dématérialisation affecte la société dans ses composantes humaines aussi bien que dans ses fondements matériels. Ainsi, des aspirations plus qualitatives ou dématérialisées viennent prolonger des besoins quantitatifs pour une large part satisfaits. -> Cf. aussi la pyramide de Maslow...Les sociétés post-industrielles sont alors amenées à se préoccuper beaucoup plus du "gouvernement des hommes" que de "l'administration des choses" qu'ont privilégiée les sociétés industrielles. Les conséquences quant à l'organisation politico-institutionnelle sont considérables, puisqu'on a vu que ces sociétés étaient pour l'essentiel organisées en fonction d'objectifs quantitatifs et d'une vision spécialisée des personnes, objectifs et vision qu'il importe désormais de renouveler.

Les besoins et aspirations peuvent être classés, de manière un peu arbitraire bien sûr, en quatre niveaux de complexité qu'il ne faut pas confondre et qui ont leurs propres modes de traitement :

  • le premier niveau, depuis longtemps dépassé dans les pays techniquement avancés, est celui de la satisfaction des besoins primaires de nourriture, d'habitat, de vêtement ;
  • le deuxième est celui de la relation avec les choses : il correspond au désir de vaincre les pénuries et d'obtenir l'abondance matérielle. Les civilisations occidentales ont largement progressé dans ce domaine, en particulier depuis la Révolution industrielle ;
  • le troisième niveau est celui des relations entre les personnes, qu'il s'agisse de relations interindividuelles, de relations entre groupes ou de relations entre individus et groupes, directement ou par l'intermédiaire de médiations. C'est là que se situent les principales interrogations actuelles ;Source du dessin
  • le quatrième niveau est celui de la relation de la personne avec le Cosmos, avec la dimension spirituelle et métaphysique qu'il implique.

Sans nier toute l'importance de ce dernier, on "restera sur terre", quitte à ne pas lui consacrer les importants développements qu'il mériterait...
Par souci de clarté, on appellera "aspirations qualitatives" les besoins et aspirations du troisième niveau et "besoins quantitatifs" ceux des deux premiers niveaux.

Au cours du XXè siècle, les "groupes" ont pris très rapidement une part dominante dans les domaines de la décision et de l'action où, jusqu'alors, le rôle des personnes avait été prédominant. Le fait lui-même, comme ses conséquences, sont faciles à illustrer en comparant l'exploit individuel de Lindbergh lorsqu'il traversa l'Atlantique à l'exploit collectif de la NASA, plaçant des hommes sur la Lune et les en faisant revenir. L'étude de la décision, la décision elle-même, les conditions de la réalisation, l'acceptation de la couverture des risques, l'enthousiasme soulevé, le niveau du succès, son rayonnement, sa durée, les conditions de son exploitation... autant d'éléments de différence. Mais l'essentiel est que les conséquences de la décision et de l'action (la responsabilité et la sanction) ne sont pas de même nature pour les personnes et pour les groupes. Schématiquement on peut dire que pour les premières (qui sont "globales" et ont des intérêts, une éthique, une esthétique, des sentiments, etc.), la responsabilité et la sanction sont à la fois civiles, pénales, sociales, morales, etc., tandis que pour les groupes (qui sont spécialisés et ne visent que des finalités matérielles, dans un climat de rapports de forces), la responsabilité et la sanction sont seulement civiles. Que l'on songe à la quasi-incapacité de la S.D.N. et de l'O.N.U. à faire appliquer des "sanctions" à des Etats, ou aux difficultés des mieux intentionnés parmi les dirigeants des sociétés multinationales pour énoncer les "codes de bonne conduite" qui pourraient régler leurs rapports avec les Etats, les concurrents ou les consommateurs.

Le point culminant de cette prépondérance des groupes n'est-il pas la technocratie ? -> Les technocrates selon Coluche, Alix de Saint-André... Celle-ci pourrait être parfaitement définie par une transposition de cette formule de M. Perrot concernant le taylorisme : "apogée du scientisme des ingénieurs, c'est une idéologie de techniciens qui entendent régler la production et les rapports sociaux par l'application de la science à la vie des entreprises, et qui veulent substituer l'administration des choses au gouvernement des hommes" (Histoire générale des techniques, vol. V, p. 495). On pourrait alors transposer également ce propos de P. Cazamian: "Anaxagore disait : 'c'est la main qui a créé le cerveau'. Lorsque Taylor a inventé le travail à la chaîne, il a cherché à obtenir une régression, à détacher la main du cerveau, à faire revenir l'homme vers l'animalité..." Avec son caractère abrupt, ce jugement traduit bien la portée des dangers que fait courir à l'homme cette caractéristique majeure des groupes qu'est la spécialisation. C'est pourquoi, sans remettre en cause l'utilité des groupes ou institutions, il est primordial de réconcilier leur efficacité avec la personne et ses aspirations plus qualitatives. Ce qui suppose que celle-ci soit appréhendée dans sa diversité et sa globalité après avoir été réduite, comme on l'a vu, à certaines de ses fonctions considérées isolément : producteur, consommateur, épargnant, contribuable, citoyen, éducateur... [voir aussi chap. 14 : vers une morale des groupes]

En résumé, un élément-clef de la mutation actuelle est que les sociétés occidentales, organisées en fonction de besoins quantitatifs aujourd'hui assez largement satisfaits, sont encore mal préparées pour répondre aux nouvelles aspirations, plus qualitatives, des personnes. Pourtant, la satisfaction de celles-ci, dans une perspective plus générale de promotion de la personne, ne devrait-elle pas être la finalité essentielle de l'action ? On verra dans ce qui suit que, précisément, dans les régulations qui caractériseront le "nouvel état" de la société, ces aspirations semblent susceptibles de jouer un rôle primordial. Mais la difficulté est grande, car contrairement aux besoins quantitatifs qui sont simples, matériels et complémentaires (se nourrir, se vêtir, se loger...), les aspirations qualitatives sont complexes, "dématérialisées" et contradictoires entre elles : autonomie et convivialité, initiative et sécurité, créativité et homogénéité, expression individuelle et discipline collective, utilitarisme et hédonisme, ordre et mouvement, liberté et égalité...



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Source du dessin (auteur non mentionné) :
couverture de "Communiquer pour vivre", sous la direction de Jacques Salomé, Albin Michel 1998
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