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-> Mutation 2000...Un livre de Jean-Pierre Quentin, Le Hameau, Paris, 1982 (texte intégral)

Le monde sera ce que vous le ferez
André GIDE

Chap. 5 - SORTIR DU DEDALE


Remettre les choses d'aplomb : toute institution a un projet, au service de l'homme ; la technique ou l'organisation économique et sociale créent une valeur qui n'est pas seulement comptable. C'est possible. Une condition : s'y atteler... [Voir résumé]


La liste des turbulences qui agitent le monde contemporain pourrait être allongée à n'en plus finir. Leur conjugaison et leur convergence laissent penser qu'elles traduisent autre chose qu'une simple juxtaposition de "crises" : elles constituent les "signes extérieurs de changement" qui révèlent des transformations en profondeur. Alors, crise ou mutation ? Peut-être faut-il parler de crise de mutation...

Une telle affirmation n'a rien d'original. Depuis que la civilisation existe, l'homme est persuadé que son époque est différente du passé ; c'est vrai, mais à des degrés divers. Si chaque génération peut constater des évolutions par rapport aux précédentes, il s'agit le plus souvent de modifications relativement mineures, qui n'affectent pas "l'état" général de la société. Parfois surviennent des "changements d'état". Je m'efforcerai de montrer, dans la deuxième partie, que nous vivons actuellement un tel changement, dont certains symptômes ont été évoqués dans ce qui précède.

Nous percevons difficilement cette mutation parce que nous continuons à regarder le monde avec des yeux conditionnés par l'état antérieur. C'est pourquoi nous paraissons perdus dans un dédale, c'est-à-dire un "lieu où l'on risque de s'égarer à cause de la complication des détours" (Robert). Un autre regard s'impose donc. L'exemple de la vapeur peut aider à en percevoir la nécessité.

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Le mystère de la vapeur

Lorsqu'on chauffe de l'eau, sa température augmente. Puis arrive un moment où cette température atteint un point critique, celui de l'ébullition. Dès lors, pour une période, l'eau change non plus de température, mais d'état. Toute l'énergie thermique fournie au système est utilisée pour ce changement d'état, sans que la température varie tant qu'il n'est pas accompli. Ensuite, à nouveau, elle peut augmenter.

De même, nos sociétés semblent être sur le point de changer d'état et non plus de température. De ce fait, la connaissance de la phase antérieure (liquide incompressible, par exemple) aurait peu de valeur à l'égard de la suivante (vapeur compressible), bien qu'il s'agisse toujours du même corps, l'eau, gardant les mêmes propriétés chimiques et la même définition moléculaire. Dans la mutation de la société, il s'agit toujours d'hommes, avec le même capital génétique, la même intelligence et les mêmes passions, mais dans un "état social" qui devient différent.

La période que nous vivons ressemble à celle où le changement d'état s'effectue et pendant laquelle coexistent deux états différents (liquide et gaz) ; celle où l'apport d'énergie thermique ne produit plus son effet "normal" (augmentation de la température) mais un effet inattendu et "imprévisible" (vaporisation) ; celle où de nouveaux concepts doivent se substituer aux anciens, même s'ils les contredisent (compressibilité/incompressibilité, abondance/pénurie).

La coexistence de deux états différents se manifeste sous de multiples aspects : coexistence de pays "sous-développés" et "sur-développés", coexistence dans ces derniers de sphères d'opulence et d'îlots de pauvreté (matérielle, intellectuelle ou morale) ; coexistence d'institutions ou systèmes qui subsistent de l'ère industrielle et de ce qui préfigure l'ère post-industrielle, etc. On pourrait également multiplier les illustrations des effets inattendus ou "imprévisibles" du changement d'état : stagflation et autres exemples évoqués, manifestations de "refus" de la société, comportements politiques "irrationnels"... Quant à l'inadaptation des concepts, elle apparaît également dans de nombreux domaines, du management des entreprises aux relations internationales en passant par le fonctionnement des institutions, politiques ou autres.

Comme toute comparaison, celle-ci a ses limites. L'une des plus évidentes est que nous sommes mieux équipés pour aborder cette transition que ne l'étaient nos ancêtres devant une marmite d'eau en train de bouillir, lorsqu'ils ignoraient les principes élémentaires concernant non seulement la vapeur (nouvel état), mais même l'eau sous forme liquide (état initial). Alors que si les concepts et les données de base du "nouvel état" de la société nous manquent le plus souvent, notre connaissance de ce qui résulte de l'état antérieur est assez bonne.

Le temps des décisions et des actions les plus courantes demeure très bref, alors que les changements qui se produisent, si rapides et profonds soient-ils, gardent un caractère progressif. Toutes les techniques qui améliorent la prévision et ses méthodes restent donc utiles sur le court terme. D'autant plus utiles qu'elles sont de plus en plus efficaces, grâce à l'abondance et à la précision croissantes des mesures et outils statistiques, grâce aux progrès accomplis dans le rassemblement et le traitement des données. Mais ceci n'est vrai que pour les prévisions qui s'appliquent à la part d'avenir qui va répéter le passé, lui ressembler ou le prolonger.

Par ailleurs, une des principales causes des transformations du monde réside dans le développement fulgurant des connaissances - notamment, mais pas exclusivement, scientifiques - et dans la portée de leurs applications - y compris le fait qu'elles aient permis de satisfaire une grande partie des besoins quantitatifs dans les pays industrialisés. Si bien qu'en même temps qu'apparaissent les difficultés tenant à la nouveauté des situations - à commencer par l'essor d'aspirations plus qualitatives - apparaissent également des moyens puissants de dominer ces situations nouvelles dans une attitude volontariste d'édification de l'avenir.

Dans ces conditions, tout effort imaginatif améliorant l'accueil de nouveaux concepts trouve aussitôt les instruments d'une action très efficace. C'est ainsi, par exemple, que, depuis le début du siècle, des politiques démographiques sont apparues, dans des domaines jusqu'alors considérés comme relevant de la seule providence ou de l'obscur "génie de l'espèce", mais certainement pas de la volonté humaine. C'est ainsi également que de telles politiques démographiques commencent à être appliquées plus systématiquement aux entreprises et autres institutions. De la même façon, la prévision et l'évaluation technologiques se sont considérablement développées. Et les progrès scientifiques et techniques ont permis de forger les instruments nécessaires à de telles démarches, comme les modèles ou les simulateurs. Mais, là encore, ces instruments ne peuvent donner toute leur mesure que s'ils sont mis au service d'un volontarisme transformateur qui requiert un effort d'imagination reposant sur des concepts renouvelés. Ceci est d'autant plus délicat dans l'actuelle période de transition que, comme dans le cas de la vapeur, les nouveaux concepts peuvent contredire ceux qui sont nés de l'expérience du passé.


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Un "invariant" : l'homme

Donc, si l'on voulait vraiment asseoir les décisions et l'action sur des prévisions "scientifiques", il faudrait pouvoir raisonner, par rapport à la mutation, en fonction d'une bonne connaissance de deux états qui coexistent et de la phase particulière dans laquelle ils se trouvent mêlés. En fait, dans le meilleur des cas, on s'essaye seulement à prévoir, notamment en matière sociale.

Reprenant l'analogie avec le liquide que l'on chauffe, disons qu'on pressent les phénomènes de dilatation et qu'on cherche à les mesurer au moment où l'eau va se mettre à bouillir. Et l'on ne sait rien du gaz ou des lois de Mariotte, alors que, peut-être, faute de soupape, le récipient est sur le point d'éclater...

De même, on ne sait rien de l'état futur de nos sociétés. Et surtout, le jugement qu'on peut porter sur la valeur des actions engagées pour l'avenir sera longtemps incertain. Jusqu'à ce que "l'expérience du futur" ait pu fournir à la fois des critères pour le jugement et la connaissance réelle des actions entreprises dans leurs multiples dimensions et leurs conséquences. Qui pourrait se prononcer aujourd'hui objectivement et scientifiquement sur la valeur et les effets lointains des politiques démographiques auxquelles il vient d'être fait allusion ?

Etant si faiblement armé pour aborder un tel changement d'état, peut-on au moins identifier un invariant ? Dans notre exemple, l'eau conserve, liquide ou vapeur, un ensemble constant de propriétés. Dans le changement brutal et drastique qui se produit entre le passé et l'avenir, existe-t-il un tel invariant, important à l'égard de l'action et de ses conséquences ? L'homme, en tant que personne, paraît bien avoir ce rôle déterminant. Même s'il comporte une forte dose d'adaptabilité, le caractère constant du capital génétique humain préserve une fixité quasi absolue de référence.

Cette fixité est évidente s'agissant de la morphologie de l'individu, de ses forces et de ses faiblesses, de ses capacités et de ses limites, de ses sentiments ou de son inconscient. En tant que "personne physique" l'homme est semblable à l'homme de Cro-Magnon et le restera tant qu'on ne modifiera pas son patrimoine génétique. Mais en tant que "personnage social", il se trouve de plus en plus impliqué dans un environnement et des systèmes dont la complexité et l'efficacité ne cessent de s'amplifier, créant ce nouvel "état social", si différent du précédent.

Alors, pour l'action, la compatibilité entre la personne et le personnage social semble s'imposer comme un critère d'appréciation et comme une règle de décision. Un critère d'appréciation puisque, quel que soit l'état des sociétés humaines, c'est dans sa perception de sa relation avec son environnement que la personne trouve les bases de son jugement sur son époque. Une règle de décision si, le respect de la personne humaine restant le fondement majeur de la civilisation, la finalité de celle-ci est de créer les conditions d'un plus grand bonheur matériel, intellectuel et moral pour le plus grand nombre de ces personnes.

Une illustration peut être trouvée dans le lien à établir entre l'abondance et la qualité de la vie. Car certains les opposent au point de mettre en cause le consensus social sur les notions les plus fondamentales, consensus sans lequel aucune société ne peut exister. Alors que, comme on l'a vu, sans renoncer au principe de la croissance qui permet l'abondance, on peut prolonger d'une façon positive le débat sur la "croissance nulle" par le projet d'une meilleure organisation de cette croissance, en fonction de finalités redéfinies, notamment par rapport à des objectifs plus qualitatifs.

-> Léviathan et ses petits...Actuellement, ce qui menace ce consensus n'est pas la recherche de l'abondance, mais une forme d'organisation sociale tellement axée sur l'utilisation spécialisée des techniques qu'elle devient insupportable aux personnes, en tant que telles. Elle semble nier leur globalité, cette unicité où se rejoignent les aspects intellectuels, affectifs, moraux et esthétiques d'un être humain. Cette négation de la globalité s'observe quotidiennement : selon les situations, on est considéré en en tant qu'électeur, automobiliste, contribuable, parent ou consommateur de lessive... alors que la personne est tout cela, à la fois ou tour à tour, et bien davantage encore.

L'incapacité ou l'insuffisance de nos sociétés à intégrer ces dimensions éthiques et esthétiques ne tient donc pas à la recherche de l'abondance matérielle. Elle tient à une méconnaissance des conditions de l'action, qui se sont profondément modifiées, au point qu'en effet le consensus général sur les principes de base du fonctionnement de la société s'en trouve atteint. La morale, l'affectivité ou la beauté se trouvent évacuées non pas de la société, mais de l'action. Car celle-ci concerne de moins en moins les personnes en elles-mêmes et pour elles-mêmes, de plus en plus les "groupes" ou "institutions" : entreprises, Etats, associations, syndicats, organisations diverses. Et les dimensions éthiques et esthétiques sont étrangères à ces groupes, devenus acteurs principaux.

Ainsi, après avoir séparé artificiellement "l'Economique" et "le Social", on redécouvre leur caractère indissociable... mais on laisse de côté "le Culturel" ! L'action demeure détachée de ce qui concerne si profondément la personne ; elle garde un caractère purement professionnel qui la disjoint notamment de la culture et du civisme, alors que ceux-ci devraient en être des moteurs puissants.


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A suivre...

Cette première partie a permis de procéder à un rapide diagnostic de quelques-unes des "turbulences" actuelles. S'il fallait le réduire à quelques mots, on pourrait dire par exemple que les difficultés économiques et sociales que nous connaissons ne résultent pas directement et exclusivement des transformations technologiques ; leurs origines sont multiples et complexes : technologiques certes, mais aussi sociales, culturelles, économiques, politiques, institutionnelles... Leur ampleur et leur nature sont telles qu'on peut y voir des indices d'une mutation de la société.

Ce diagnostic a été établi en fonction d'une approche "disciplinaire" conforme à des concepts forgés à un "moment" de l'Histoire et qui ne correspondent plus que partiellement à la réalité (plus complexe et "pluridisciplinaire") de la période actuelle, période de transition entre deux états "stables" de la société. Et, on l'a vu, une difficulté majeure est que nous ne disposons pas des concepts du nouvel état dans lequel celle-ci tendra à se stabiliser. Je n'aurai donc pas la prétention de les révéler ici... Mais on peut essayer de mieux percevoir quelles pourraient être certaines caractéristiques vraisemblables, possibles ou souhaitables de ce nouvel état.

Celui-ci dépendra à la fois d'évolutions déjà engagées (ou de réactions qui l'emporteront sur les évolutions) et de choix qui seront faits (ou ne seront pas faits) dans les prochaines années. On parviendra à mieux discerner ou qualifier ces évolutions à partir d'un autre regard - qui ne se veut assurément ni exhaustif, ni le seul possible. Le fruit de cette observation sera plus utile, pour éclairer les choix à effectuer, s'il est complété par une meilleure connaissance des ressources disponibles et de leurs conditions de valorisation - leur identification fera l'objet de la IIIè partie. Sans prétendre détenir l'ouvre-boîte de Pandore, peut-être pourra-t-on ainsi contribuer modestement à réduire la complication des détours de notre dédale...



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