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-> Mutation 2000...Un livre de Jean-Pierre Quentin, Le Hameau, Paris, 1982 (texte intégral)

Le gros animal à toute petite tête
ne peut plus remuer sans écraser quelque chose
ALAIN

Chap. 4 - LEVIATHAN EMPETRE


Instances internationales, Etat, collectivités, autorités et autres "machins", organes représentatifs ou divers, les institutions prolifèrent... mais ont-elles vraiment prise sur nos problèmes ? [Voir résumé]


Léviathan, c'est un monstre biblique, une sorte de gros hippopotame dont parle le livre de Job, en précisant "qu'il n'est pas de puissance sur la terre qui puisse lui être comparée". C'est à ce monstre que Thomas Hobbes a choisi de comparer l'Etat, dans un livre publié en 1651 "Léviathan ou la matière, la forme et la puissance d'un Etat ecclésiastique et civil".

A l'épicentre des turbulences qui agitent nos sociétés, Léviathan paraît empêtré. Faut-il espérer l'arrivée d'un nouveau Thésée qui nous libérera de ce "Minotaure des temps modernes" que dénonçait Bertrand de Jouvenel dès 1947 (dans "Quelle Europe"), évoquant "l'Etat national-unitaire, cette monstrueuse concentration de pouvoirs, liant à un seul rouage et soumettant à une seule impulsion toutes les forces et toute la vie de la société (...), ce monstre conçu à la Renaissance, accouché par Frédéric et Robespierre, épanoui en Napoléonisme, congestionné en Hitlérisme..." ? Thésée viendra peut-être, mais la difficulté majeure provient du fait qu'excepté l'anarchie, seul le Minotaure lui-même peut l'enfanter...

Cette difficulté est d'autant plus grande que...
• Léviathan est empêtré dans son propre corps,-> Montesquieu outragé...Montesquieu outragé
• il l'est également dans son environnement (international)...-> Toujours l'état de nature...Toujours l'état de nature
• et il a fait des petits (institutions de toutes natures) qui le sont tout autant !-> Des institutions inadaptées...Des institutions inadaptées


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Montesquieu outragé

Les institutions politiques classiques des démocraties occidentales reposent sur un délicat équilibre entre le pouvoir de l'Etat (rendu nécessaire par la vie en société) et les libertés des citoyens (théoriquement limitées par la seule mais impérative règle : "Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fasse"). Cet équilibre suppose notamment d'autres équilibres, entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux, entre ces pouvoirs et différents contre-pouvoirs tels que les media ou associations diverses ; il est conditionné par une séparation des pouvoirs de l'Etat entre trois composantes essentielles : l'Exécutif (gouvernement), le Législatif (parlement) et le Judiciaire (tribunaux). C'est cette séparation, clairement formulée par Montesquieu, qui est mise en cause par les évolutions que connaît la société depuis environ un siècle : accélération, dimension, complexité croissantes. Car leurs corollaires sont : une croissance globale du Pouvoir, une centralisation accrue, une hypertrophie de l'Exécutif.

Croissance du Pouvoir : il y a longtemps que celui-ci ne se limite plus à assurer la police, la justice ou la défense ; mais ses empiétements sur de nouveaux domaines de compétence sont en augmentation constante. A des degrés divers selon les pays, l'Etat régit les communications et les approvisionnements énergétiques ; il assure l'éducation et la santé ; il se mue en entrepreneur et en assistante sociale... Centralisation et hypertrophie de l'Exécutif : l'accélération et la dimension des phénomènes de tous ordres appellent une capacité de réaction rapide et efficace. Un Exécutif fort est mieux à même de l'assurer qu'une assemblée parlementaire ou une cohorte de féodalités...

De Machiavel ou Bodin à Locke ou Rousseau, les Pères fondateurs de nos institutions politiques vivaient entre le XVIè et le XVIIIè siècles. "Le droit constitutionnel classique, élaboré en Occident et qui se présente comme un système de règles animées d'une grande cohérence logique, se trouve aux prises, depuis quelques décennies, avec des milieux politiques, économiques, sociaux, culturels très différents de ceux dans lesquels il a pris naissance et subit, de ce fait, des distorsions considérables". (A. Hauriou, p. 603). Ce problème est important car il recouvre celui de l'avenir de notre modèle institutionnel. Modèle qui repose sur la séparation des pouvoirs, la distinction entre les gouvernants et leurs censeurs, le pluripartisme et les élections disputées, le respect des libertés individuelles. Les distorsions prennent des formes aussi diverses que la baisse de prestige et d'autorité des parlements, la dépolitisation, la personnalisation du pouvoir et autres phénomènes de compensation comme l'irrationalité du débat politique. Elles tendent à évoluer tantôt vers la technocratie tantôt vers l'autocratie. Doit-on considérer avec le Général de Gaulle que "le risque réside beaucoup moins dans des ukases lancés du haut d'une tour d'ivoire que dans des examens sans fin dont aucune décision ne sort" (conférence de presse du 9.9.65) ? Ne serait-il pas possible, préférable, de chercher une "troisième voie" ?

Cette recherche suppose que l'on réexamine la question de l'équilibre des libertés individuelles et des pouvoirs de l'Etat, qui est le véritable enjeu (1e reste n'est qu'affaire de modalités). Car si l'un des termes évolue, rompant l'équilibre, il faudra que l'autre évolue également pour qu'on puisse trouver un nouvel équilibre. Or, la nature même de nos libertés n'a plus qu'un lointain rapport avec les libertés que connaissaient les concepteurs du droit constitutionnel classique. "Dans un premier temps, le progrès a libéré l'homme de la hantise de la faim et du froid. Il a accédé au pouvoir de choisir lui-même les façons de s'alimenter, ou de se vêtir, ou de se loger. Elles ne lui étaient plus imposées par la nature ou par un pouvoir central, né de la nécessité de rationner équitablement des ressources rares. Dans un second temps, celui que nous vivons et qui ne fait que poursuivre l'évolution, la croissance nous permet de continuer d'élargir notre sphère de liberté de décision. Nous pouvons déterminer nous-mêmes notre manière de voyager, de nous distraire, de nous cultiver... Voilà ce que permet le progrès économique" (J. Sérisé, p. 185). Notons incidemment que le raisonnement s'inverse : "C'est aussi parce que des degrés de liberté ont été donnés à l'homme que la croissance a pu se produire. La croissance s'arrête dans les sociétés bloquées".

La conséquence logique de cette évolution ne serait-elle pas la recherche d'un système rapprochant le pouvoir du citoyen au lieu de l'en éloigner (géographiquement et institutionnellement), lui conférant directement davantage de pouvoir effectif au lieu de l'en dessaisir toujours plus ? Ce n'est pas simple, car "le pouvoir de l'Etat" n'est pas clairement identifiable ou localisable. Sa croissance a été telle... qu'on se pose même aujourd'hui la question de son existence : "N'est-il pas éclaté en microcosmes, diffus, au point que certains en nient la réalité même ?" (L. Sfez, p. 25). Faut-il voir là des symptômes de la technocratie ? En tout état de cause, il paraît nécessaire d'adapter la réalité du pouvoir de l'Etat à la réalité des libertés individuelles. Tâche d'autant plus ardue que d'autres évolutions sont venues compliquer les données du problème, à commencer par les changements intervenus dans l'ordre international.


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Toujours l'état de nature

Faut-il rappeler que la dimension internationale est apparue... avec les Nations, c'est-à-dire avec l'émergence du fait étatique sur la scène politique ? Or, la formule de Daniel Bell a justement fait fortune : "Si les gouvernements nationaux sont devenus trop grands pour les petits problèmes, ils sont aussi trop petits pour les grands problèmes". Accordons-leur toutefois, sous bénéfice d'inventaire, d'être éventuellement à la bonne dimension pour certains types de problèmes - mais certainement pas tous ceux dont ils s'occupent. Si, le plus souvent, leur légalité n'est pas en cause, il n'en va pas nécessairement de même pour leur légitimité...

Il est à Jaïpur un palais majestueux dont la longue façade rose s'élance vers le ciel. Cinq hauteurs d'arches et de portiques à la fine dentelle de pierre témoignent du travail minutieux d'une génération d'artisans, d'ouvriers, d'architectes. Quiconque s'en approche découvre avec surprise que le monument se réduit à la seule épaisseur de la façade. Nul ne l'a jamais habité : c'est un "palais pour les vents", œuvre d'un Maharadjah surréaliste avant l'heure ou conscient des limites que le temps lui imposait. Par bien des aspects, la diplomatie économique contemporaine s'inspire de cette école d'architecture : "multipliant réunions, sommets et conférences, combinant le formel et l'informel, l'Est-Ouest et le Nord-Sud, le multilatéral et le bilatéral, joignant l'exaltation de la pensée au froid réalisme des statistiques et au cynisme des intérêts, la concertation économique pourrait sembler plus vivante que jamais. Pourtant, l'analyse de l'état actuel des relations économiques internationales (...) n'offre que trop d'exemples de la fragilité, de la minceur et, parfois, de la vacuité de cette activité bruyante, prestigieuse et multiforme. Le fossé se creuse entre une interdépendance mondiale qui n'a cessé d'augmenter et une capacité de contrôle collectif dont la période récente a marqué non pas l'avancée mais le recul" (A. Bressand, Ramsès 1982, p. 1). Là encore [cf. A. Camus], il y a divorce entre les acteurs et leur décor...

Ce divorce ne provient-il pas, là aussi, du décalage entre la réalité des situations et les schémas conceptuels avec lesquels nous les percevons ? Les théories des relations internationales sont nombreuses, mais la plupart d'entre elles sont limitées dans leur champ (comme la théorie des climats de Montesquieu) ou bien ont un caractère de légitimation a posteriori (telles ces explications de la colonisation qui ne prennent pas en considération les motivations individuelles des colonisateurs). Outre les théories marxistes, venues plus tardivement, celles qui ont un caractère universel et auxquelles nous nous référons habituellement - souvent implicitement ou inconsciemment - dérivent de la théorie de l'état de nature. C'est-à-dire que nos conceptions des relations internationales ont le même âge que nos concepts de droit constitutionnel.

Conçue par les philosophes avec l'apport des juristes et des historiens, cette théorie est ainsi formulée depuis Hobbes : l'état de société a pu être établi à l'intérieur de chaque République, mais l'état de nature subsiste dans leurs relations entre elles parce qu'aucun pouvoir n'existe pour s'imposer à elles. De Jean-Jacques Rousseau ("Si les individus [sont] soumis aux lois et aux hommes, les sociétés gardent entre elles l'indépendance de la nature") à Henry Kissinger ("les modifications fondamentales de l'équilibre interviennent à l'intérieur du cadre territorial des Etats souverains"), rien n'a changé. Raymond Aron en donne une bonne illustration : "Tant que l'humanité n'aura pas accompli son unification dans un Etat universel, il subsistera une différence essentielle entre politique intérieure et politique étrangère. Celle-là tend à réserver le monopole de la violence aux détenteurs de l'autorité légitime, celle-ci accepte la pluralité des centres de forces armées. La politique, en tant qu'elle concerne l'organisation intérieure des collectivités, a pour fin immanente la soumission des hommes à l'empire de la loi. La politique, dans la mesure où elle concerne les relations entre Etats, semble avoir pour signification - idéal et objectif à la fois - la simple survie des Etats face à la menace que crée l'existence des autres Etats (...). Les Etats ne sont pas sortis, dans leurs relations mutuelles, de l'état de nature. Il n'y aurait plus de théorie des relations internationales s'ils en étaient sortis" (R. Aron, p. 19).

Même si cette théorie est contestée en tant que telle (cf. notamment M. Merle), elle continue à sous-tendre l'action des Etats. Peut-être même de façon croissante, avec leurs actuelles interventions massives dans les relations économiques internationales, depuis les "contrats du siècle" jusqu'aux réglementations étatiques qui pèsent plus que jamais sur les échanges commerciaux ou les implantations industrielles à l'étranger. Le décalage avec certaines réalités n'en est que plus affligeant. D'abord, parce que les acteurs non étatiques jouent un rôle considérable sur la scène mondiale : les sociétés multinationales aussi bien que les "organisations non-gouvernementales", humanitaires ou autres... ou même les simples touristes qui sillonnent le monde, chaque jour plus nombreux. Comment les comportements des uns et des autres pourraient-ils être valablement régis par tel ou tel Etat auquel, conformément à cette théorie, ils sont nécessairement "rattachés" ?

Décalage affligeant, parce que les choses ont bien changé depuis l'époque où Paul Valéry pouvait déclarer que "le temps du monde fini commence". De nouveaux terrains d'expansion se sont ouverts, à commencer par l'exploration et l'exploitation du fond des mers ou la conquête spatiale - est-ce par hasard si J.F. Kennedy a voulu voir dans celle-ci "la nouvelle frontière" ? Et ce n'est qu'un début. Car si les technologies ont changé notre relation avec l'espace, c'est certainement une "révolution" qu'il faut attendre des bouleversements qui se manifestent actuellement, en particulier dans le domaine des communications. Il n'est pas nécessaire de prolonger beaucoup les tendances présentes pour prévoir que les nationalismes éclateront fatalement. A moins que, pour assurer leur pérennité, les Etats choisissent la stabilité des choses contre les relations entre personnes, l'institution contre la vie...


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Des institutions inadaptées

Cette opposition entre les institutions et la vie n'est-elle pas déjà présente à différents niveaux de la vie sociale ? On a vu que celle-ci, comme le progrès technologique, était très affectée par un processus croissant d'accélération, de complexification et d'augmentation des ordres de grandeur. Une des traductions en est l'émergence d'institutions de toutes natures, complétées par les systèmes qui les composent ou les relient entre elles. Le passage du troc aux échanges monétarisés, par exemple, s'est effectué parallèlement à l'apparition d'institutions financières ou bancaires, de réseaux financiers ou monétaires de plus en plus complexes. Ces institutions ont progressivement pris une telle importance qu'on peut considérer que "Léviathan a fait des petits". Il faut trouver là une explication à certaines causes de désarroi mentionnées précédemment : ces institutions, en se développant, ont accru la quantification et la spécialisation de leurs approches - alors que, dans le même temps, précisément, les besoins sociaux devenaient plus qualitatifs et complexes. Faut-il alors s'étonner que les distorsions se multiplient ? Les secteurs susceptibles de devenir les moteurs d'une nouvelle croissance fournissent de bonnes illustrations de ces distorsions : éducation, santé, communication, activités de loisirs.

Nos institutions scolaires et universitaires et nos systèmes éducatifs ont pris leur forme actuelle au moment où nos sociétés ont été bouleversées par la Révolution industrielle. Au risque de simplifier exagérément, on peut considérer qu'ils devaient répondre à un double besoin : transmettre un "bagage" de connaissances et de préceptes éducatifs, sur la définition duquel un consensus était établi ; donner ce bagage aux jeunes, afin qu'il leur soit utile et guide leurs comportements tout au long de leur vie. Nos institutions et systèmes demeurent fondés sur le même principe, alors que les besoins sont devenus plus complexes et qualitatifs : il s'agit moins d'assurer la formation initiale des jeunes que de permettre l'éducation permanente de tous - sans compter par exemple que le système transmet des connaissances mais ne sait pas "enseigner" la créativité ou la hiérarchisation des valeurs...

Le même constat peut être fait dans le domaine de la santé. Les institutions hospitalières ou, plus récemment, les systèmes de sécurité sociale ont été conçus en fonction d'un besoin quantitatif et spécialisé : soigner les maladies du plus grand nombre de personnes. Ce besoin a fondamentalement évolué et comporte désormais notamment un aspect préventif (éviter de tomber malade, donc d'avoir à se soigner) et un aspect global (assurer la santé physique, mais aussi psychologique et morale). On se préoccupe aujourd'hui d'humaniser les hôpitaux ou de réduire les coûts de santé, ce qui est très louable. Ne serait-il pas plus efficace et plus satisfaisant de repenser le problème à la base ?

On pourrait en dire autant du besoin de communication. Nos actuels media ne sont pas conçus pour y répondre. Délivrant un message "à sens unique", ils ont été façonnés en vue de satisfaire un besoin d'information - c'est-à-dire, là encore, en fonction d'un objectif quantitatif et spécialisé.

Quant aux aspirations ouvertes par le développement du temps libre, peuvent-elles se satisfaire de la culture morte de la plupart des musées ou de ces nouveaux temples de la culture que sont les centres commerciaux ? On assiste bien çà et là à d'intéressantes initiatives prises dans le cadre de la vie associative, à la création d'ateliers de quartier pour faciliter la tâche aux amateurs de bricolage... Mais il s'agit d'actions trop souvent isolées, répondant à un besoin particulier ou résultant d'une démarche individuelle.

Il n'est surtout pas question de chercher à institutionnaliser des réponses à ces nouvelles aspirations dans une forme ou une autre d'intervention des Pouvoirs publics, qui deviendrait rapidement plus stérilisante ou contraignante qu'épanouissante ou libératrice. Mais il y a là tout un espace qui s'ouvre à l'exploration, à partir d'un effort d'imagination et de créativité... c'est-à-dire un espace privilégié pour l'innovation sociale.




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