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-> Mutation 2000...Un livre de Jean-Pierre Quentin, Le Hameau, Paris, 1982 (texte intégral)

Comment peut-on tomber amoureux d'un taux de croissance ?
Slogan de mai 1968


Chap. 3 - CRISE DE LA VALEUR AJOUTEE


La croissance est en panne, mais où est le problème : faut-il changer le carburant, le code de la route ou la destination ? Ou s'interroger sur la valeur qu'on veut et peut produire... [Voir résumé]


Les deux premières Révolutions industrielles n'ont pas seulement inventé la machine à vapeur et l'électricité, le chemin de fer et l'automobile, le réfrigérateur et la télévision. Elles ont engendré un modèle de développement fondé sur le progrès, qui a donné naissance au "grand espoir du XXè siècle" de Jean Fourastié. Cet espoir se nourrissait de la perspective d'une croissance économique exponentielle, soutenue par d'incessantes avancées technologiques. Soudain, "les désillusions du progrès" de Raymond Aron prennent le dessus, des intellectuels se mettent à vanter les vertus de la croissance nulle... et des émirats pétroliers nous aident à en trouver le chemin. Plusieurs générations avaient vécu sur un modèle dont on découvre subitement qu'il était essentiellement conçu dans une perspective quantitative et qu'il semble devoir laisser la place à un nouveau modèle plus qualitatif... si tant est qu'il puisse s'agir d'un modèle unique.

Cette évolution se manifeste par exemple dans des choix politico-technico-industriels. Prenons les transports : les années 1960 étaient celles des grands projets en rupture avec les technologies existantes, tels que l'Aérotrain, Concorde, l'avion à décollage vertical. Brutalement, ces ambitions sont abandonnées au profit de "simples" améliorations de technologies éprouvées, comme Airbus ou les trains à grande vitesse. On a commencé à sortir de l'ère de la technologie triomphante pour se soucier davantage de bien-être social que de prouesses techniques. Témoin "l'abandon en 1971, par les Etats-Unis, de l'avion supersonique SST qui marque une date dans l'histoire des techniques. Pour la première fois depuis l'essor de la civilisation industrielle, l'homme renonçait à ce qu'il pouvait faire" (P. Drouin, "Prométhée au creux de la vague", Le Monde, 29.6.79).

Cette évolution se constate aussi bien dans les comportements individuels. Nombreux sont les cadres qui ne veulent plus travailler d'arrache-pied mais souhaitent "rester à la maison". Ou les employés qui sont moins disposés à faire des heures supplémentaires et préfèrent attendre plus longtemps avant de changer de voiture. On remet en cause le système "onze mois d'esclavage pour un mois de vacances"... Plus généralement, après avoir désiré toujours avoir plus, on aspire à mieux vivre. La valeur ajoutée économique n'est plus une fin en soi ; sa définition et sa mesure sont contestées ; la notion de valeur ajoutée sociale prend la relève.

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Halte à la croissance !

Le débat sur la croissance zéro comporte deux aspects : l'un subi, l'autre voulu. Le premier relève de la "sinistrose" qui a particulièrement caractérisé le débat ouvert par le premier rapport au Club de Rome sur les limites physiques de la croissance. Le second résulte d'un choix délibéré reposant sur la conviction que l'abondance matérielle et la qualité de la vie sont inconciliables.

Les projections alarmistes des futurologues sont à considérer avec toute la circonspection qui est de règle, surtout lorsqu'il s'agit de prévision à moyen terme. "L'espèce humaine n'a cessé depuis qu'elle existe de jouer à faire mentir les prophètes", écrivait au début du siècle Chesterton. Ainsi, comme le remarque le professeur Beckerman, d'Oxford, "un Club de Rome (ou un Club d'Athènes) au Vè siècle avant Jésus-Christ aurait certainement prédit la fin imminente du monde en extrapolant à partir de la pénurie déjà croissante des ressources en bois et en faisant ressortir le surpeuplement d'Athènes. Il est à présumer qu'il aurait conclu à la nécessité pour l'humanité d'abandonner la poursuite de biens matériels, chacun devant renoncer à l'espoir de posséder une statue en bronze de Poséidon dans son jardin et un Lethykos peint en blanc sur la cheminée" (cf. B. Esambert, p. 31 s.).

-> Divers regards vers le futur...La surpopulation, la famine, l'épuisement des ressources naturelles et la pollution annoncés par nos futurologues sont donc à prendre avec autant de réserve que "l'Essai sur le principe de population" de Malthus qui, il y a près de deux siècles, formulait de sombres prédictions du même type (à l'exception de la pollution). On sait ce qui en est advenu. On reviendra sur la distinction à faire entre prévision et prospective (car la circonspection évoquée ne s'applique pas de la même façon à cette dernière). Retenons simplement ici un enseignement majeur du rapport "Interfuturs", la plus importante étude de prospective internationale jamais réalisée : les ressources naturelles énergétiques ou minérales paraissent suffisantes pour satisfaire à terme les besoins au plan mondial, même si des difficultés particulières sont à prévoir pour certaines (par exemple pour le pétrole, en attendant que les énergies nouvelles aient pris la relève) ; mais c'est leur inégale répartition géographique qui posera de graves problèmes économiques et/ou géopolitiques, si l'apparente volonté actuelle de semi-concertation fait, un jour, place à une logique d'affrontement plus explicite. Le problème est donc moins celui des "limites physiques" à la croissance que celui des "règles du jeu" qui régissent - ou plutôt qui devraient régir - les relations internationales.

Le débat sur la croissance nulle peut certainement être prolongé par le projet d'une meilleure organisation de cette croissance, en fonction de finalités redéfinies, notamment par rapport à des objectifs plus qualitatifs. Meilleure organisation, mais pas suppression. "Au véhicule qui doit changer de route, on ne change pas le moteur" (A. Sauvy) : il faut faire en sorte que "la croissance sauvage" cesse d'être sauvage et non pas qu'elle cesse d'être croissance ! L'activité industrielle reste un moteur de l'économie, même si l'usage qui est fait des richesses qu'elle produit n'est pas toujours le meilleur possible ; il serait illusoire de rechercher une amélioration de la qualité de la vie sans le support que fournit cette activité. Car c'est elle qui a permis de réduire la part du travail humain incorporée dans chaque produit, de multiplier à l'infini des biens dont la répartition n'est plus limitée à des minorités, entraînant des changements fondamentaux dans la vie humaine : "Au moins dans la partie la plus développée du monde affranchie de la famine, des maladies endémiques, d'une certaine forme de lutte pour la vie, voyons-nous notre vie s'allonger, croître notre assurance de pouvoir infléchir ce qui était autrefois inéluctable, tandis que l'ordre des choses et son conservatisme sous-jacent n'est plus considéré comme un dogme qui condamnait autrefois l'imagination créatrice" (B. Esambert, p. 26).

Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l'eau du bain... Ce qui est en cause n'est pas l'abondance matérielle, mais une organisation sociale qui a simplifié à l'excès sa recherche de l'efficacité pour obtenir cette abondance. Pourquoi ne serait-elle pas à même de se "complexifier" davantage pour répondre à des finalités moins simplistes ? Peut-être n'est-ce qu'un problème de prise de conscience ? Peut-être faudrait-il dramatiser davantage la présentation de ces réflexions, dans une attitude correcte de prévision sociale ? Car la vie actuelle des personnes et des sociétés ne se déroule pas dans l'objectivité de l'observation ni dans le calme silencieux de la réflexion. Elle se déroule aussi, à l'échelle mondiale, dans la compétition (économique et politique), dans la guerre (des militaires ou des "guérilleros"), dans la peur et la violence (des barricades ou de la répression policière), dans l'absurdité (des gaspillages ou des nuisances écologiques), dans la nouveauté (de la conquête de l'espace ou des fonds marins) dans la générosité (des mouvements spontanés ou des organisations humanitaires)... Si bien qu'on ne peut savoir vers quelle issue se dirige le monde, tant les pessimistes peuvent invoquer de bonnes raisons d'inquiétude, au moment même où le vieux rêve de l'abondance et le plus récent rêve d'une meilleure qualité de la vie sont tout aussi valablement déclarés accessibles par les optimistes.

Mais si, après l'économie de survie des sociétés primitives et l'économie de croissance des sociétés industrielles, on doit s'orienter vers une économie d'équilibre dans les sociétés post-industrielles, ce n'est certainement pas par un arrêt de la croissance qu'on y parviendra. Car la vraie question n'est pas "croître ou ne pas croître ?", mais plutôt "comment réorienter l'économie de manière à mieux servir, à la fois, les besoins humains, le maintien et l'évolution du système social et la poursuite d'une véritable coopération avec la nature ?" (J. de Rosnay, p. 278).


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Le bonheur national brut

Face à une telle question, nos instruments de mesure de l'activité économique semblent inadaptés. C'est un autre aspect de la crise de la valeur ajoutée : les indicateurs statistiques retenus par les différents systèmes économétriques donnent une vision partielle et déformée de la réalité. Dénoncer la non-pertinence des agrégats des comptabilités nationales est même devenu un lieu commun. Sans aller jusqu'à substituer la notion de "bonheur national brut" à celle de "produit national brut", on peut déplorer que les accidents automobiles accroissent ce dernier, qui inversement ne décompte pas ce qui relève de l'économie non-marchande. Les "facteurs de production" ne sont pas appréhendés de façon satisfaisante : les tâches domestiques ne sont pas comptabilisées en tant que travail, seul le capital représenté par les appareils ménagers étant pris en compte... mais en tant que biens de consommation.

On raisonne en termes de flux - certaines données n'étant pas intégrées alors qu'elles devraient l'être, d'autres étant comptabilisées comme profits, produits ou revenus alors qu'il s'agit de désinvestissements, désutilités ou pertes - sans prendre en compte la dynamique des relations entre acteurs de l'économie. Que dire de la réduction des ménages à la seule fonction de consommation, lorsqu'on assiste à un développement considérable du bricolage et d'autres formes d'autoproduction ?

La traditionnelle classification des activités en trois secteurs (agriculture, industrie, services) est elle-même contestable. Car on observe une "horizontalisation" des fonctions à travers les trois secteurs - et on ne dépassera pas cette vision devenue trop sommaire en évoquant un secteur "quaternaire" (gestion, informatique, marketing, recherche, ingénierie, etc.). Il faut en effet tenir compte du caractère à la fois évolutif et dépendant des services. Evolutif, car il se crée constamment de nouveaux services, mais aussi, par exemple, parce que certains services sont remplacés par des produits industriels : la réparation automobile par des échanges standards de pièces ou composants, la préparation pharmaceutique par des médicaments fabriqués en série ou la blanchisserie par les machines à laver individuelles. Dépendant, car de nombreux services intègrent dans leur valeur ajoutée une part importante de produits industriels : l'avion pour les transports aériens, les équipements téléphoniques pour les télécommunications, les appareils radiologiques, opératoires ou autres pour la santé. Et parce que les services constituent le nécessaire accompagnement ou complément des activités industrielles.

Par ailleurs, ce n'est plus le consommateur final qui joue le rôle essentiel dans les échanges. Ce sont les échanges entre entreprises et avec les différents systèmes "logistiques" (de transport, de distribution, d'énergie, d'information) et services publics (éducation, santé, culture, défense) qui constituent une part croissante d'un marché où non seulement la place des services tend à devenir prépondérante, mais encore où les rôles des différents acteurs ne peuvent plus être réduits à une seule fonction : conception ou production ou transformation ou distribution ou consommation.

En résumé, que l'on se réfère aux théories économiques "de l'offre" ou "de la demande", on tend à réduire le système économique à un marché où se rencontrent des producteurs et des consommateurs, alors que d'une part, il y a des marchés ("marché" humain, marché financier, marché des matières premières, marché des biens et services...) et que, d'autre part, le producteur et le consommateur final s'insèrent dans des systèmes d'une complexité croissante : quelle est la signification réelle de la production et de l'achat d'un téléviseur, ou du paiement d'une redevance annuelle, par rapport au volume d'informations transmises, non comptabilisées, ou à l'importance du système de communication mis en œuvre, avec ses supports techniques, de l'émetteur à l'antenne en passant par les relais et satellites... sans compter la complexité du jeu des acteurs économiques (quel est "l'offreur" et quel est "le demandeur" du satellite ?).

Ainsi que le souligne le rapport Interfuturs, "nos classements en biens et services sont très mal adaptés aux sociétés postindustrielles. Nous manquons de concepts - et a fortiori des données statistiques - nécessaires pour analyser correctement la transformation des consommations, l'évolution de la nature des emplois". Un ouvrage comme celui-ci ne peut avoir l'ambition de jeter les bases d'un nouveau système statistique. On s'efforcera, par contre, dans les IIè et IIIè parties, de dégager quelques-uns des concepts susceptibles de nous aider à mieux percevoir et prendre en compte une réalité devenue trop complexe et qualitative pour nos moyens d'observation traditionnels, spécialisés et quantitatifs.


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La valeur ajoutée sociale

Mais les moyens d'observation ne sont pas seuls en cause Une difficulté provient d'abord du fait que la notion de valeur ajoutée est équivoque. Au sens strict, elle désigne la différence entre la valeur finale d'un produit et celle des consommations intermédiaires utilisées pour sa fabrication. Toutefois, comme on l'a vu, cette valeur finale n'est pas seulement celle qu'on peut mesurer en termes monétaires. C'est aussi par exemple ce que certains appellent "valeur d'usage" ou d'autres "valeur d'utilisation" et, pour compliquer le tout, ces mots recouvrent eux-mêmes des réalités très différentes selon l'auteur qui les emploie. Autre facteur de complication, on parle maintenant de "valeur ajoutée sociale", notion encore plus "ouverte"... donc plus floue.

Par souci de clarification, sans redouter une trop grande simplification, on prendra donc le parti de donner à la valeur ajoutée deux significations totalement différentes, selon que cette expression est suivie de l'adjectif "économique" ou "sociale". Puisque nos outils économiques ne mesurent que ce qui peut être apprécié en termes comptables, ils tendent à réduire la valeur ajoutée économique à des inputs, des moyens mis en œuvre. Acceptons donc cette réduction et considérons la valeur ajoutée sociale en termes d'outputs, de valeur finale - sachant que celle-ci peut être davantage que la somme des inputs (valeur ajoutée économique + consommations intermédiaires). Car un tout est autre chose que la simple somme des éléments qui le composent ; de même, la valeur ajoutée sociale est autre chose que la simple somme des valeurs ajoutées économiques qui la constituent.

Une fois surmontée cette difficulté sémantique, on peut plus "facilement" entrevoir une issue à la "crise de la valeur ajoutée", par la réconciliation entre celle, économique, qui paraît en crise et celle, sociale, qui semble permettre les plus grands espoirs. Peut-être faut-il pour cela compliquer encore les choses, en spécialisant davantage la notion de valeur ajoutée économique...

Ainsi, en comptabilité - discipline spécialisée et quantificatrice par excellence - la valeur ajoutée d'une entreprise est la somme des dépenses engagées pour réaliser un produit fini, donc vendable, à partir de matières brutes ou de sous-ensembles achetés. Depuis quelques années, on assiste au développement des concepts "productivité" ou "qualité", qui donnent à cette valeur ajoutée comptable un sens plus restrictif, correspondant à la somme des frais engagés pour modifier la valeur marchande réelle du produit ou de la pièce. C'est-à-dire la "vraie valeur ajoutée vendable", qui n'intègre pas des opérations telles que les manutentions, les stockages ou les contrôles ("valeurs ajoutées non-vendables"). Avec le taylorisme et l'organisation scientifique du travail, les efforts d'organisation de la production se sont surtout appliqués aux "valeurs ajoutées vendables", alors que les coûts des "valeurs ajoutées non-vendables" se sont accrus au point de devenir souvent plus importants que ceux de la transformation elle-même. Imaginons, dans l'industrie automobile, le parcours d'une billette d'acier destinée à devenir un mécanisme de direction : elle séjournera 4 jours dans l'usine pour ne passer que 11 minutes sur machines. C'est à la réduction de ces quelques minutes que s'intéressaient les adeptes de Taylor - alors que les 4 jours aussi coûtent cher. Bien des entreprises commencent à porter un plus grand intérêt à ces derniers. Ce qui implique une remise en question des concepts du management : le quantitatif cède le pas au qualitatif, l'encadrement devient moins "décideur" et plus "animateur", etc. Plus généralement, le maître-mot devient la qualité : non seulement qualité de l'organisation (moyen), mais qualité de la vie au travail, qualité des produits, qualité des résultats... C'est-à-dire qu'on vise une nouvelle forme de valeur ajoutée, plus qualitative, à la fois économique et sociale (cf. Institut de l'Entreprise : la compétitivité par la qualité). [Pour un aperçu des évolutions intervenues depuis la rédaction de ces pages (en 1982), cf. Jean-Pierre Quentin, "Information et management : plus, mieux... et autrement", nov. 1998].

La même tendance est perceptible au niveau de la société prise dans son ensemble. La crise de la valeur ajoutée est particulièrement sensible dans les domaines de l'éducation et de la santé. On dénonce partout la dégradation de la qualité de ces services, alors que l'accroissement exorbitant de leurs coûts est de plus en plus difficilement supportable. Pourtant, de nombreux progrès, notamment technologiques, peuvent permettre de maîtriser ces coûts et d'améliorer cette qualité. Mais les blocages sont d'ordre institutionnel. Il faudra bien s'y attaquer un jour. Attendra-t-on d'être en cessation de paiement, ou se décidera-t-on à voir là des moteurs d'une nouvelle croissance ? Car le "marché" est considérable et les besoins d'éducation comme de santé sont loin d'être satisfaits. Il y a matière à créer énormément de valeur ajoutée, économique et sociale, quantitative et qualitative.

Autre tendance forte : le développement des activités liées aux loisirs. Joffre Dumazedier donne une comparaison parlante ; quand Marx a écrit le Manifeste communiste, les ouvriers parisiens travaillaient environ 4 000 heures par an ; aujourd'hui, ils travaillent en majorité 1 800 heures. C'est au cours des récentes années que la réduction du temps du travail a été la plus substantielle et tout laisse penser non seulement qu'elle se prolongera, mais aussi qu'une part de plus en plus significative du temps ainsi libéré sera affectée à des créations de valeur ajoutée sociale, particulièrement dans le cadre d'activités culturelles ou civiques. On parle déjà de "récupération marchande" des occupations de temps libre. Y a-t-il nécessairement incompatibilité entre valeur ajoutée économique et valeur ajoutée sociale ?

Encore un domaine dans lequel la progression du "marché" est littéralement explosive : la communication. "La révolution technélectronique (...) est actuellement l'équivalent de la révolution automobile qui a suivi la Première Guerre mondiale" (I.N.A., p. 30). En effet, les analogies sont frappantes. Entre les constituants : équipements d'infrastructures (réseaux routiers ; réseaux de transmission), équipements grand public (automobile ; téléphone, téléviseur ou terminal), produits "consommables" (carburants ou lubrifiants ; programmes de télévision ou données de vidéotex). Entre les secteurs industriels concernés : travaux publics et construction téléphonique, raffinage pétrolier et production audiovisuelle, construction automobile et électronique grand public. La comparaison peut aller jusqu'aux phases de développement. Dans une première phase, le développement du marché industriel a suivi ou accompagné celui de la demande sociale. C'était voici plus d'un demi-siècle, la diffusion massive de l'automobile grâce à l'apparition d'une nouvelle organisation industrielle, sans l'infrastructure routière ni les services annexes requis pour son utilisation courante (distribution d'essence, garage, signalisation...). C'est, de la même façon, depuis quelques années, la diffusion des appareil de radio-télévision ou des ordinateurs sans les réseaux adaptés à leurs performances potentielles. Dans une deuxième phase, le développement des "systèmes" favorise une utilisation plus complète et plus intense de ces équipements, accroît le "besoin" et élargit le marché. C'était, à partir des années 1950, la "civilisation de l'automobile". C'est ce à quoi nous commençons à assister dans le domaine des communications, avec les réseaux de transmission de données, la télédistribution par câbles ou les satellites de télédiffusion.

Dans le cas de "la société sur roues", une troisième phase est apparue un quart de siècle après le début de la deuxième, celle de la dégénérescence d'un développement devenu pathogène, "celle où les conséquences sociales d'un développement visant, non plus à la satisfaction des besoins des populations, mais au renforcement d'une logique dominante d'ordre technostructurel, apparaissent tellement contradictoires au maintien de la vie sociale - voire même de la vie biologique - que les normes culturelles et sociales de ce développement sont fortement contestées" (I.N.A., p. 29). Dans le cas de la société de la communication, cette troisième phase ne parait pas en vue. Les systèmes de communication conservent l'image de technologies "bonnes en elles-mêmes" et si nulle demande sociale ne s'exprime pour toujours plus de machines à communiquer, aucune contestation notable ne se manifeste, en revanche, pour s'opposer à leur apparition sur le marché, ou au financement sur fonds publics de leur développement. Peut-être est-ce parce que celui-ci n'est pas encore suffisamment avancé ? Tout dépendra probablement de la façon dont s'opéreront les régulations entre le besoin social et les réponses institutionnelles. Car ces dernières peuvent favoriser l'éclosion de "valeur ajoutée sociale". Mais elles peuvent aussi, comme on va le voir (chap. 4), être la source d'importantes distorsions.



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