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-> Mutation 2000...Un livre de Jean-Pierre Quentin, Le Hameau, Paris, 1982 (texte intégral)

La société au sens large a toujours son mot à dire
dans un débat où la technique n'est jamais seule
Fernand BRAUDEL


Chap. 2 - CHOCS TECHNOLOGIQUES


Il ne s'agit pas simplement d'une 3è Révolution industrielle qui résulterait de changements technologiques ; diverses évolutions convergent : mentalités, organisation sociale... [Voir résumé]


La partie la plus visible des turbulences actuelles est constituée par la "crise économique". Dans le milieu des années 1970, sous le coup du premier choc pétrolier, on a d'abord cru qu'il s'agissait d'un phénomène conjoncturel. Puis, avec la persistance et l'aggravation des difficultés (ralentissement de la croissance, extension du chômage, accélération de l'inflation, mouvements erratiques des monnaies, etc.), les années 1930 sont revenues en mémoire. Les interprétations divergent quant aux causes de ces difficultés, mais on s'accorde à reconnaître leur caractère structurel et à placer "l'industrie au centre de la crise" (C. Stoffaes, p. 24) : nous subissons un nouveau choc technologique, celui de la troisième révolution industrielle.

Ce choc est d'autant plus douloureux qu'il n'affecte pas seulement l'appareil de production. Car l'ère de la technologie triomphante est aussi celle de la menace absolue (le surarmement nucléaire), du non-sens (la productivité conçue comme un but en soi), de la dérision (la consommation des sociétés avancées par rapport à l'immense majorité de la terre soumise à la misère, à la malnutrition et à la famine)" (J. J. Salomon, p. 13). Et si la technologie est entrée dans l'ère du soupçon, ce n'est pas parce qu'elle donne trop peu mais bien parce qu'elle parait donner trop de ce qui ajoute aux menaces plutôt qu'aux bienfaits.

->  "Technologie"...Question préalable, d'ordre terminologique, importante si "la technologie" est responsable de nos malheurs : que signifie ce mot ? Le dictionnaire Robert nous apprend qu'il s'agit de "l'étude des techniques, des outils, des machines, des matériaux". Cette définition ne répond pas à notre interrogation. On préférera donc s'orienter vers une acception plus proche de celle du terme anglo-saxon technology, qui relie la science et les techniques. Bien sûr dans le passé, celles-ci n'ont pas évolué ensemble. Sauf en de rares cas, les techniques ont précédé la science. Leur progression est, en effet, le reflet de l'évolution des sociétés, de la volonté des hommes de dominer leur environnement. La science, quant à elle, est venue plus tardivement formaliser dans des théories ces avancées des techniques. Puis, progressivement, elle s'est insérée dans le processus d'innovation technique. Aujourd'hui, science et technique sont à ce point associées dans un réseau de relations complexes qu'il est devenu nécessaire de les rassembler sous un vocable unique.

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-> Accélération, dimension, complexitéAccélération, dimension, complexité
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Il n'y a pas de déterminisme technologique

L'avènement de la technologie s'est effectué progressivement depuis un peu plus d'un siècle. La première Révolution industrielle est apparue dans la seconde moitié du XVIIIè siècle, du fait de la conjugaison de conditions économiques, humaines et institutionnelles telles que des inventions et innovations de caractère "traditionnel" (sans base scientifique) ont donné lieu à d'importantes applications industrielles. La machine à vapeur en est devenue le symbole - or, il n'était pas nécessaire de connaître la composition ou même l'existence d'une molécule d'eau pour inventer et fabriquer cette machine. Ces progrès techniques et industriels ont notamment engendré des gains de productivité et une baisse des prix relatifs des produits manufacturés. Le processus de croissance était amorcé, avec ses effets cumulatifs : les chercheurs ont pu disposer d'appareils grâce auxquels ils ont fait progresser les sciences expérimentales ; le développement économique général a favorisé la diffusion des connaissances, notamment scientifiques, etc. C'est ainsi qu'à partir de la fin du XIXè siècle, même si les techniques de type traditionnel ont continué à se développer, d'autres sont apparues, trouvant leurs racines dans la connaissance scientifique. L'électricité en est le symbole : son développement industriel aurait été impossible sans l'apport de physiciens comme Maxwell. De même, plus récemment, l'essor de l'électronique, à commencer par ce qu'a permis l'invention du transistor, n'aurait pas été concevable sans les progrès théoriques réalisés, en particulier en physique des solides, dans les années 1930. C'est cette adjonction du maillon "progrès scientifique" en amont de la chaîne "innovation technique - application industrielle" qui caractérise la deuxième Révolution industrielle et l'essor de la "technologie".

  Avec une arme si meurtrière, la guerre va devenir impossible -> Une mutation globale : ça change, tout bouge, tout se tient...

Parler de chaîne pourrait laisser penser qu'il s'agit d'un processus linéaire : la science conditionnerait le progrès technique qui lui-même déterminerait la nature des produits fabriqués et commercialisés. Il n'en est rien car les uns et les autres interagissent dans un processus complexe, au sein duquel les besoins de la société jouent un rôle actif et important. Contrairement à une idée encore trop répandue, les rapports entre le progrès scientifique et technique, d'une part, le développement économique et social, d'autre part, ne peuvent pas être réduits à une relation à sens unique, qui voudrait que le premier détermine le second.

Différents aspects de cette complexité sont mis en évidence dans une histoire de dieux et de pompe. Des savants indiens avaient mis au point une technique susceptible de transformer la vie d'une grande partie de la population la plus misérable de leur pays : une machine utilisant l'énergie solaire pour pomper l'eau. Dans une région où le soleil abonde et où les villages, très éloignés les uns des autres, n'ont pas de puits d'eau potable, cette invention tenait du miracle. Pourtant, les premiers essais ont provoqué des catastrophes. "Tel chef de village, considérant que l'eau lui appartenait, la revendait aux villageois. Tel village s'est trouvé submergé par des nomades venus s'installer avec leurs troupeaux pour profiter de cette manne. Ailleurs, les jeunes garçons dont la fonction était de tirer l'eau avec des seaux, devenus oisifs, ont attaqué les villages voisins. Des femmes ont brisé la pompe pour pouvoir continuer leurs anciennes conversations autour du puits traditionnel. Les inégalités sociales entre les paysans propriétaires de terres et les autres se sont accentuées. Un chef de village a tenté d'assassiner le représentant d'une communauté de rang inférieur, dont les terres stériles allaient être mises en valeur par la proximité de la pompe. Des paysans, inquiets de constater qu'il n'y avait plus de mort d'enfants ou d'animaux au plus fort de la saison sèche, se demandaient comment les divinités réclameraient désormais leur dû... Ce qui devait être source de bonheur et de prospérité apportait la peur et la discorde. Les responsables de l'opération ont compris que les objets ne suffisaient pas à changer la vie. Il fallait aussi qu'ils soient acceptés. Inventer un outil est une chose, vivre avec en est une autre" (F. Gaussen, Le Monde, 11.4.82).

Bien sûr, l'Histoire nous enseigne que la présence d'une ressource énergétique ou d'un gisement de matières premières, conjuguée avec la capacité technique de les exploiter, ont induit des formes de développement spécifiques, que l'on prenne l'exemple contemporain des émirats pétroliers ou celui, plus ancien, des Pays-Bas avec leurs moulins à vent... Peut-on pour autant conclure que "le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel" (K. Marx, I p. 79) ? Certainement pas, car la technologie ne s'adapte pas moins à la société que nous ne nous adaptons à elle. Sinon, comment expliquer qu'à niveau technologique équivalent, certains pays puissent par exemple s'engager dans de vastes programmes électronucléaires et d'autres pas ? L'avance de la France dans ce domaine n'est pas étrangère à l'existence d'institutions comme le C.E.A. et E.D.F. [Commissariat à l'Energie Atomique et Electricité de France], d'un Etat puissant ou encore d'un consensus national aussi bien autour du rôle que cet Etat peut jouer dans la vie économique que de la confiance qu'on peut lui accorder.

En d'autres termes, il n'y a pas de déterminisme technologique : l'état de la technologie conditionne l'état de la société, mais il est également conditionné par ce dernier - ce qui est aujourd'hui encore insuffisamment admis. Une comparaison pourrait être faite avec l'évolution de la connaissance en matière de transmission de l'information génétique : on a longtemps cru avec J. D. Watson que l'information ne circulait que dans un sens (de l'ADN à la protéine) - et il a fallu attendre 15 ans pour que H. Temin démontre que l'information pouvait également partir en sens inverse. Peut-être nous faudra-t-il désormais moins de 15 ans pour tirer les conséquences de l'absence de déterminisme...


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Accélération, dimension, complexité

L'émergence de la technologie correspond à l'accélération des phénomènes scientifiques et techniques, à l'augmentation de leurs ordres de grandeur et à l'accroissement de leur complexité.

Sur deux siècles de Révolution industrielle, l'accélération se manifeste notamment dans le raccourcissement du délai qui sépare la mise au point d'une théorie de ses applications : plus d'un siècle de la découverte du principe de la photographie à la photographie elle-même, 56 ans pour là téléphone, 35 ans pour la radio, 14 ans pour la télévision, 6 ans pour la bombe à uranium... Sur une période de plusieurs millénaires, cette accélération paraît vertigineuse. Ainsi, dans le domaine de la communication, on doit remonter en 3000 avant notre ère pour trouver la trace d'un matériel "technique" l'utilisation des feuilles de papyrus comme support d'écriture dans l'ancien royaume d'Egypte. Le papier, inventé à la fin du premier siècle en Chine, ne les remplacera en Occident que vers l'an mille. Il faut attendre jusqu'en 1440 une nouvelle innovation majeure : l'apparition de l'imprimerie en Europe, avec la presse à caractères mobiles de Gutenberg. Quant au télégraphe aéro-optique de Chappe, il n'est expérimenté qu'en 1791, quelques années après le premier télégraphe électrique.

Au XIXè siècle commence l'accélération contemporaine, avec l'industrialisation des techniques de communication : la presse à grand tirage (en 1820 aux Etats-Unis), la première agence d'information (Havas créée en 1832). A partir de 1850, l'évolution prend un rythme plus allègre : appareil téléphonique électromagnétique, phonographe, central téléphonique, téléphone automatique, machine à écrire à écriture visible, cinématographe. De même, dans la première moitié du XXè siècle : bélinogramme, télégraphie sans fil, télévision, disques microsillons... Quant au troisième quart de siècle, il connaîtra l'apparition et la diffusion dès magnétophones et magnétoscopes, des ordinateurs et microprocesseurs, des vidéodisques, des vidéotex et de la télécopie, des satellites de communication et des fibres optiques, etc.

C'est-à-dire qu'il aura fallu presque quatre millénaires entre le papyrus et le papier, un millénaire entre le papier et l'imprimerie, un siècle entre la presse à grand tirage et la télévision, un quart de siècle entre celle-ci et la télématique... "Désormais, et pour la première fois dans l'Histoire, chaque génération connaît plusieurs modifications majeures de son environnement technique : le sentiment de vertige (...) trouve sans doute son origine dans cette disparition des points de repère, matériels et intellectuels, provoquée par le rythme accéléré de l'innovation technologique et l'exposition répétée aux chocs du futur" (I.N.A., p. 27). Inversement, on notera toutefois que les temps d'application de certaines technologies modernes de plus en plus complexes tendent à s'allonger dans des proportions considérables, pour des raisons éventuellement technologiques (on parle de 50 ans pour la fusion thermonucléaire), souvent aussi institutionnelles, sociales ou commerciales (au moins 15 à 20 ans pour la bio-industrie).

Le changement de dimension des phénomènes scientifiques et techniques est évident. La technologie est omniprésente dans notre vie quotidienne, qu'il s'agisse des appareils domestiques ou des moyens de transport et de communication. De même, il est connu que 90 % des savants de tous les temps sont aujourd'hui vivants et que, pendant les cinquante dernières années, nous avons accumulé infiniment plus d'informations et de connaissances nouvelles que pendant toute l'histoire antérieure de l'humanité.

Ce changement d'échelle, non seulement du nombre des chercheurs, mais aussi des institutions et des équipements dont dépend désormais le progrès technologique, place celui-ci dans une situation irréversible d'interdépendance avec un engagement massif des pouvoirs publics. L'accroissement du coût humain et financier de la recherche est à la fois cause et effet de cet engagement : cause, compte tenu du volume des moyens mis en œuvre ; effet, car les Pouvoirs publics voient dans la recherche un moyen d'atteindre certains objectifs d'intérêt public (Défense, Santé, Education, Transports, Communications, etc.). Au-delà des politiques de la science et de l'industrie, ont donc émergé progressivement des politiques par la science et par l'industrie, car des facteurs technologiques conditionnent le développement de domaines qui ne sont pas eux-mêmes technologiques. Cette tendance est particulièrement évidente dans un pays comme la France où, depuis plusieurs siècles, les Pouvoirs publics jouent un rôle important dans l'activité économique et sociale : disposer d'une stratégie nucléaire de dissuasion supposait la maîtrise de la technologie nucléaire ; de la même façon, la mise en œuvre d'une politique culturelle passe aujourd'hui notamment par la construction de satellites de télécommunications...

Accélération et changement de dimension débouchent naturellement sur une plus grande complexité. Les technologies contemporaines sont, à un double titre, d'une extrême complexité : parce qu'elles dépendent de connaissances et d'instruments scientifiques de plus en plus élaborés et parce qu'elles supposent, pour fonctionner, un tissu organisationnel lui-même complexe. Il s'agit bien de systèmes et plus seulement de techniques : utiliser une voiture ou prendre l'avion, téléphoner ou faire fonctionner un ordinateur, écouter la radio ou regarder la télévision, allumer la lumière électrique ou soigner une maladie, c'est se placer dans un réseau de relations socio-techniques où interviennent des facteurs sans lesquels l'utilisation même du "produit" technique serait impossible : organisation, approvisionnement, maintenance, assurance et autres compétences particulières.


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Ambivalence

Accélération, nouveaux ordres de grandeur, complexité accrue expliquent le mélange d'inquiétudes et d'espoirs que soulève la technologie. Cette ambivalence se manifeste à tout propos. La santé : c'est le domaine où le progrès technologique est le plus apprécié par l'opinion, qu'il s'agisse de nouveaux médicaments ou d'appareillages divers ; c'est peut-être aussi celui qui suscite le plus d'angoisses, depuis l'impact de la pollution chimique de Seveso sur les nourrissons jusqu'aux manipulations génétiques en passant par les risques de contamination nucléaire. Le travail : on redoute la machine dévoreuse d'emplois mais on apprécie les améliorations des conditions de travail ou l'élévation des niveaux de qualification et, plus généralement, des niveaux de vie, qu'elle permet - ce qui en fait "l'alliée de l'ouvrier et son ennemi potentiel" (A. Sauvy). Sans multiplier les exemples, on peut penser à bien d'autres débats de société comme celui qui porte sur les relations entre informatique et libertés. Bien sûr, "la Gestapo fit assez efficacement son métier sans disposer de fichiers interconnectés", alors que "la Suède, qui aujourd'hui possède les fichiers les plus riches et les mieux croisés, court peu de risques de devenir un régime policier" (S. Nora, A. Minc, p. 60). Mais "une Gestapo pourvue de fichiers interconnectés ferait plus efficacement que jamais son métier. Et aucun Etat n'a besoin de Gestapo pour abuser des moyens renouvelés de surveillance et de contrôle dont le progrès technique peut le doter" (J. J. Salomon, p. 53)...

Sans prétendre trancher le débat sur l'éventuelle "neutralité" de la technologie, on remarquera simplement que son ambivalence est telle qu'elle peut donner le meilleur ou le pire, se muer en instrument de libération ou d'oppression, selon l'usage qui en est fait. Alors, est-il pertinent de se demander si la technologie est à l'origine de "la crise", comme le pensent certains, ou si, comme l'affirment d'autres, nous pouvons compter sur elle pour nous en sortir ? Il est certain qu'elle ne mérite "ni cet excès d'honneur, ni cette indignité" et qu'elle n'est pas plus la source unique de nos difficultés que le remède-miracle. On pourrait alors reformuler ces questions en ces termes : de quels besoins la crise est-elle le révélateur et comment, entre autres éléments, la technologie peut-elle contribuer à les satisfaire ?

En effet, pour qualifier la crise, on peut privilégier par exemple la situation énergétique ou l'état de la concurrence internationale. Se demander quelles technologies permettront d'en sortir appelle des réponses telles que "les énergies nouvelles" dans un cas "les nouvelles technologies de l'information" dans l'autre (robotique, bureautique, télématique, etc.). Ne peut on pas plutôt considérer, comme nous y invite la reformulation de nos questions, que l'énergie solaire ou la robotique sont révélées par la crise et que celle-ci stimule des recherches pour répondre à ces besoins qui, sans elle, n'étaient pas identifiés ? Le chapitre suivant pourra nous encourager à adopter une telle démarche, en faisant apparaître que les turbulences actuelles affectent nos sociétés non seulement dans leurs bases matérielles, mais aussi dans leurs composantes humaines.



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