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-> Vues prospectives à 15 ans... Des marronniers au 3e degré

Jean-Pierre Quentin . avril 08



Habituellement, cette chronique propose des clés pour comprendre notre époque, ou au moins pour essayer d'y contribuer. Sans déroger à la règle, celle-ci ajoute une clé des clés.

Comprendre pour agir : les clés sont sous le marronnier

La difficulté de comprendre son temps, ou plutôt la manifestation la plus visible de cette difficulté, est clairement exposée par H. de Jouvenel dans l'éditorial du dernier Futuribles (n° 240). Ayant rappelé que la connaissance est toujours difficile, biaisée, limitée, il souligne qu'il ne faut pas se méprendre sur Internet, certes la plus fantastique encyclopédie, mais aussi la plus gigantesque poubelle planétaire. Ce qui renforce l'exigence de discernement ainsi que le besoin de références et d'indicateurs appropriés. L'actualité est aux rapports publics sur ce thème. Or, là comme ailleurs, il semble parfois que "ce qui est présenté comme une découverte, une création ou une innovation, n'est en réalité que le fruit de notre ignorance et de l'oubli".

Autrement dit, on prend un sujet, on s'en émeut, on publie un brillant diagnostic et on oublie tout. Conclusion : arrêtons de réinventer la roue et décidons-nous à l'utiliser. Car en principe, contrairement à ce qu'on peut penser, la production de rapports d'experts n'est pas destinée à se substituer à l'action. Ayant personnellement contribué à cette production dans les années 1970-80 pour des institutions nationales et internationales, je confirme avoir vu passer et repasser cent fois les mêmes thèmes - toujours habillés en "découvertes, créations ou innovations". Dans les milieux -> Regards sur le changement...de la communication, on appelle ça des marronniers, parce qu'ils ont beau fleurir régulièrement, on s'émerveille chaque fois en redécouvrant le spectacle...

Une des forêts de marronniers qui font recette : les limites des ressources naturelles. Après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, j'ai animé des travaux (Ministère de l'Industrie, Institut de l'Entreprise, etc.) concluant notamment, comme bien d'autres, que le problème tenait moins aux limites quantitatives (réelles) qu'à l'utilisation "harmonieuse" (rationnelle, raisonnée...) de l'énergie et autres ressources, y compris alimentaires. Car les gisements les plus riches, au-delà des ressources physiques, résident dans la matière grise, etc. Heureusement, on a beaucoup progressé depuis, mais infiniment moins que si on avait plus systématiquement tiré les conclusions pratiques de ces analyses, au lieu de les redécouvrir périodiquement, omettre de les appliquer, puis les oublier presque aussitôt.

Sans multiplier les exemples, prenons un autre marronnier, "l'économie numérique". Depuis un rapport que j'ai remis à la CEE en 1982 (>>> Apprivoiser les technologies combinatoires), je maintiens - aujourd'hui plus que jamais - que la question n'est pas celle de "l'économie" mais de "la société" numérique... qui d'ailleurs n'est pas "numérique", mais disons "post-numérique", pour faire simple. Car, ne se réduisant pas aux technologies de l'information "alphanumériques", elle englobe les autres technologies combinatoires (bio ou matériaux) - et au fil des ans, la tendance s'est amplement confirmée avec d'autres apports, notamment "nano" ou "cogno". Pour surfer efficacement sur les potentiels de la société post-numérique, il y a mieux que d'avoir en tête les pyramides de l'économie numérique, ce qui risque d'être à la fois réducteur et décalé. Sans oublier qu'il y a beaucoup d'autres éléments à prendre en compte que les technologies et l'économie, comme le rappelle le tableau ci-dessous, qui récapitule quelques caractéristiques du passage graduel de la société industrielle à la postindustrielle - voir tableau complet >>> Entreprise et société, du solide au fluide : 4 modèles

Outre "l'ignorance et l'oubli", il faut une certaine aptitude à se prendre au sérieux pour réinventer la poudre (aux yeux) avec conviction après tant d'années. Sous le marronnier cherchons des clés... Pour voir que le roi est nu, comme chez Andersen, mieux vaut se tourner vers ceux qui sont sérieux sans prétention à le paraître. Par exemple un saltimbanque ou un auteur de science-fiction...


-> Différents niveaux d'approche : le millefeuille de l'intelligence...La clé des clés : le 3è degré

Cette clé des clés, Bernard Werber la formule en toute simplicité, comme souvent, au détour d'une phrase du héros de son dernier roman (Le mystère des dieux, p. 275) : "C'est le fameux 3e degré, incompréhensible pour ceux qui sont très fiers de comprendre le 2e. Et qui croient que tout ce qui n'est pas au 2e degré est au 1er..."

Reprenons l'exemple des ressources agricoles. Sans démonter le mécanisme, car il faut ici "faire court" (ou presque !), essayons d'en suggérer l'idée générale. Au 1er degré : la pénurie menace, surtout si les débouchés de la production agricole "pour l'énergie" viennent concurrencer ceux "pour l'alimentation". Au 2e degré : c'est une contrainte dont un des aspects positifs est qu'elle peut renforcer les effets des démarches pour un développement durable. Au 3e degré : cette contrainte est en effet analysée comme une pression qui peut opportunément renforcer une intention... à condition qu'on accompagne le mouvement, faute de quoi la pression peut aussi aller contre l'intention - ce qui supposera certaines évolutions au niveau de l'organisation sociale. Donc une action pour stimuler ces évolutions.

En résumé, le regard au 1er degré porte sur les effets. Au 2e degré, on s'intéresse à ce qui relève des causes - ou au moins de celles qui sont dans l'air du temps. Dans les deux cas, on reste à l'intérieur du système. Au 3e degré, on prend du champ (méta-position) pour adopter une perspective à la fois plus globale (vue systémique) et volontaire (démarche prospective) : on agit sur le système et non plus seulement en son sein.

-> Créaticidité - Einstein et les moutons irréprochables...Si on applique le théorème de Werber, l'interprétation de ce 3e degré va dégénérer en 1er degré chez ceux qui s'arrêtent au 2e - vous suivez toujours ? Plus précisément, ceux du 2e degré, ne comprenant pas l'analyse de 3e degré, l'assimileront à du 1er degré. C'est sur ces bases que, par des raccourcis successifs, vont par exemple fleurir des raisonnements selon lesquels cette concurrence sur l'agriculture sera bénéfique parce qu'elle nous obligera, entre autres, à manger moins de calories (préoccupation d'une majorité de terriens ou d'un groupuscule de nantis ?) et à nous convertir au poisson (alors que depuis des décennies on essaie vainement de combattre l'épuisement de la ressource halieutique par des formes de pisciculture ou autres pratiques plus évoluées que la cueillette)... Faut-il noter que ce processus de main invisible aurait dû jouer tout aussi spontanément en matière d'énergie ? Avec pour effet, depuis le choc pétrolier de 1973, une nette réduction de consommation des voitures et climatiseurs américains, au grand bénéfice du tiers-monde...

Certes, pour tenir en quelques lignes, il s'agit là d'un exemple grossier - mais rencontré effectivement, plusieurs fois - stéréotype d'un charlatanisme qui, circonstance aggravante, prend souvent le nom de "prospective"... et se vend plutôt bien ! Selon le mot de J. Chirac, plus grosse est la ficelle, plus la machine fonctionne...

Voilà peut-être pourquoi, 3 pages plus loin, B. Werber en rajoute une couche, pour ceux qui auraient mal compris et pour préciser le mode d'emploi : "Il ne faut pas donner du 3e degré alors qu'ils n'en sont qu'au 2e. Il faut d'abord les amuser et ensuite seulement, très lentement, très progressivement, les intriguer puis leur ouvrir de nouveaux horizons". C'est ainsi que, pour ma part, j'ai depuis plus de 20 ans cessé de participer au jeu des rapports d'expert - qui me donnait l'impression de radoter pour les oubliettes - au profit d'une démarche plus ingrate, plus lente, aux effets peu visibles mais, espérons-le, plus profonds : essayer de mieux comprendre et contribuer à faire comprendre ce 3e degré... - voir notamment >>> Une nouvelle pédagogie


Vous et le 3e degré : un test facile avec les récentes citations

"La mode, c'est ce qui permet d'être tous différents en même temps". Quelques amis ont accepté d'échanger des idées à partir de cet aphorisme : Clémenceau, Nietzsche, Anouilh, Chomsky, Soljenitsyne, Gide, Swift, Monnet, Voltaire, Torfs, etc. >>> Quelques citations

Faites le test : où vous situez-vous entre 2 hypothèses extrêmes ?

- H1 : vous voyez une juxtaposition de petites phrases plus ou moins intéressantes mais sans lien entre elles.

- H2 : vous trouvez une cohérence (ou plusieurs) à cet échange où chacun ajoute quelque chose à ce qui précède.

Résultat.

- Vous êtes plutôt vers H1 : vous avez d'intéressantes marges de progrès. Cela se travaille. Un petit effort permet des résultats qui procurent de grandes satisfactions. Contactez-nous pour formation, conseil ou autre accompagnement..

- Vous êtes plutôt vers H2 : bravo, vous avez un remarquable "potentiel de 3e degré". Mais il est sous-employé, quel gâchis ! Qu'attendez-vous pour passer à la pratique, du conceptuel à l'opérationnel... Heureusement, cela s'entraîne... Contactez-nous...
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