www.algoric.com . JPQ / HEC-Exed novembre 2005  
 
4.6. Changer de regard et renouveler les concepts

Jean-Pierre QUENTIN
Mutation 2000, le tournant de la civilisation, Ed. Le Hameau 1982

Depuis que la civilisation existe, l'homme est persuadé que son époque est différente du passé ; c'est vrai, mais à des degrés divers. Si chaque génération peut constater des évolutions par rapport aux précédentes, il s'agit le plus souvent de modifications relativement mineures, qui n'affectent pas "l'état" général de la société. Parfois surviennent des "changements d'état" [comme la mutation actuelle]. (…)

Nous percevons difficilement [cette mutation] parce que nous continuons à regarder le monde avec des yeux conditionnés par l'état antérieur. (…) L'exemple de la vapeur peut aider à en percevoir la nécessité.

Le mystère de la vapeur

Lorsqu'on chauffe de l'eau, sa température augmente. Puis arrive un moment où cette température atteint un point critique, celui de l'ébullition. Dès lors, pour une période, l'eau change non plus de température, mais d'état. Toute l'énergie thermique fournie au système est utilisée pour ce changement d'état, sans que la température varie tant qu'il n'est pas accompli. Ensuite, à nouveau, elle peut augmenter.

De même, nos sociétés semblent être sur le point de changer d'état et non plus de température. De ce fait, la connaissance de la phase antérieure (liquide incompressible, par exemple) aurait peu de valeur à l'égard de la suivante (vapeur compressible), bien qu'il s'agisse toujours du même corps, l'eau, gardant les mêmes propriétés chimiques et la même définition moléculaire. Dans la mutation de la société, il s'agit toujours d'hommes, avec le même capital génétique, la même intelligence et les mêmes passions, mais dans un "état social" qui devient différent.

La période que nous vivons ressemble à celle où le changement d'état s'effectue et pendant laquelle coexistent deux états différents (liquide et gaz) ; celle où l'apport d'énergie thermique ne produit plus son effet "normal" (augmentation de la température) mais un effet inattendu et "imprévisible" (vaporisation) ; celle où de nouveaux concepts doivent se substituer aux anciens, même s'ils les contredisent (compressibilité/incompressibilité, abondance/pénurie).

La coexistence de deux états différents se manifeste sous de multiples aspects : coexistence de pays "sous-développés" et "sur-développés", coexistence dans ces derniers de sphères d'opulence et d'îlots de pauvreté (matérielle, intellectuelle ou morale) ; coexistence d'institutions ou systèmes qui subsistent de l'ère industrielle et de ce qui préfigure l'ère post-industrielle, etc. On pourrait également multiplier les illustrations des effets inattendus ou "imprévisibles" du changement d'état : stagflation et autres exemples évoqués, manifestations de "refus" de la société, comportements politiques "irrationnels"... Quant à l'inadaptation des concepts, elle apparaît également dans de nombreux domaines, du management des entreprises aux relations internationales en passant par le fonctionnement des institutions, politiques ou autres.

Comme toute comparaison, celle-ci a ses limites. L'une des plus évidentes est que nous sommes mieux équipés pour aborder cette transition que ne l'étaient nos ancêtres devant une marmite d'eau en train de bouillir, lorsqu'ils ignoraient les principes élémentaires concernant non seulement la vapeur (nouvel état), mais même l'eau sous forme liquide (état initial). Alors que si les concepts et les données de base du "nouvel état" de la société nous manquent le plus souvent, notre connaissance de ce qui résulte de l'état antérieur est assez bonne.

(…) Toutes les techniques qui améliorent la prévision et ses méthodes restent donc utiles sur le court terme. D'autant plus utiles qu'elles sont de plus en plus efficaces, grâce à l'abondance et à la précision croissantes des mesures et outils statistiques, grâce aux progrès accomplis dans le rassemblement et le traitement des données. Mais ceci n'est vrai que pour les prévisions qui s'appliquent à la part d'avenir qui va répéter le passé, lui ressembler ou le prolonger. (…)

Ces instruments ne peuvent donner toute leur mesure que [moyennant] un volontarisme transformateur qui requiert un effort d'imagination reposant sur des concepts renouvelés. Ceci est d'autant plus délicat dans l'actuelle période de transition que, comme dans le cas de la vapeur, les nouveaux concepts peuvent contredire ceux qui sont nés de l'expérience du passé. (…)

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Plan du dossier :
Editorial
1 - La prospective pose, propose, impose un autre regard
2 - Quelques pratiques d'entreprises et institutions
3 - Regards sur le changement : entre modes et méta-tendances
4 - Approches de la prospective : bonnes feuilles
5 - Références et liens.
Sommaire détaillé
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