www.algoric.com . JPQ / HEC-Exed novembre 2005  
 
4.5. Le goût de l'avenir

Jean-Claude GUILLEBAUD
Ed. Seuil 2003

Etre habité par cette idée du lendemain à construire, c'est donc renoncer au renoncement contemporain. Il se trouve en effet que mille et une raisons viennent aujourd'hui miner, jour après jour, toute détermination agissante. Puissance autonome de la technique et impérialisme intimidant du concept moderne de RDTS (recherche et développement technoscientifique), échec des anciennes utopies, désastres idéologiques du XXè siècle, fin de l'histoire, nouvelle complexité d'un monde globalisé, désarroi démocratique : l'air du temps est encombré de signes, de signaux, de murmures, qui invitent chacun de nous à la sagesse hédoniste, au bonheur modeste de l'instant, au fatalisme désenchanté. (…)

Au fond, il est tout simplement urgent de ne pas consentir. Aimer l'avenir passe ainsi paradoxalement par un mot de trois lettres qu'il faut réapprendre à articuler : non.

Mais avouer un tel parti pris n'est pas suffisant. Sauf à rester dans l'incantation, le "goût de l'avenir" commande que l'on prenne en compte trois idées majeures. Elles sont finalement assez simples.

La grande bifurcation

La première, c'est la profondeur vertigineuse de la rupture historique et anthropologique que nous sommes en train de vivre. Le proclamer est facile, le comprendre vraiment l'est un peu moins. Même si le thème du "changement" et celui de la "réforme structurelle" alimentent le bavardage quotidien, je ne suis pas sûr qu'on ait pris la mesure de ce que le prix Nobel Ilia Prigogine appelle quant à lui "la grande bifurcation". Combinaison subtile de trois "révolutions" contemporaines (économique, numérique et génétique), elle va bien au-delà d'un séisme comparable à celui des Lumières, d'un basculement analogue à la Renaissance européenne, voire d'un engloutissement du monde ancien comme la fin de l'Empire romain. Elle est plus radicale. Ce sont cette fois nos idées, nos concepts, nos jugements les plus élémentaires qui s'évanouissent peu à peu comme des fumées. On songe à la phrase inquiète de Musset : "Tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore" (…).

Soyons clair : pour définir ce changement, nous n'avons pas encore les mots. Il faudra les forger. Nous pressentons seulement qu'une telle transmutation n'est plus réductible aux raisonnements historiques ou anthropologiques habituels. Sa description échappe aux anciennes catégories mentales de sorte que la pensée elle-même est confrontée à ce "paradoxe suprême" dont parlait Sören Kierkegaard. Elle doit "découvrir quelque chose qu'elle-même ne peut pas [encore] penser". Dans la plupart des disciplines, les paradigmes (…) ont cessé - ou cessent peu à peu - d'être opératoires. (…)

[La deuxième idée, c'est] le refus de la "pensée grognon". Le rejet de la nostalgie durablement peureuse. C'est un rejet sans colère ni mépris. La nostalgie et la peur sont respectables. Sur le terrain de l'art, par exemple (…). Dans notre rapport à l'Histoire, en revanche, peur et nostalgie sont de vaines postures. Rebrousser chemin ne mène jamais très loin et toute restauration est vaine. Face au basculement, s'il est légitime d'éprouver mille craintes, il n'est pas moins nécessaire de s'en affranchir. (…)

[Troisième idée] Puisque la mutation annoncée est considérable, puisque le vieux monde est mort, alors comment pourrait-il y avoir de pensée et de langage qui ne soient réinventés. Celui qui tente obstinément de trouver un "passage" n'a rien à attendre du ressassement, fût-il érudit ou malin. Nous n'avons rien à espérer non plus des agitations de surface, celles-là mêmes qui occupent l'espace public. Idéalement, il faudrait déplacer les lignes, secouer l'échiquier, ignorer les catégories et les frontières, bousculer les disciplines du savoir, explorer les marges, braver les convenances intellectuelles et renoncer aux prudences finaudes. (…)

Dans l'océan des idées, il faut tenter de pêcher plus profond… (…)

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Plan du dossier :
Editorial
1 - La prospective pose, propose, impose un autre regard
2 - Quelques pratiques d'entreprises et institutions
3 - Regards sur le changement : entre modes et méta-tendances
4 - Approches de la prospective : bonnes feuilles
5 - Références et liens.
Sommaire détaillé
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