www.algoric.com . JPQ / HEC-Exed novembre 2005  
 
4.3. L'avenir est domaine de liberté, de pouvoir, de volonté

Hugues DE JOUVENEL
La démarche prospective, Un bref guide méthodologique, www.futuribles.fr 2002

[La prospective] est le fruit d'une véritable révolution de la pensée puisque, aux philosophies d'antan reposant très largement sur l'idée d'un système autorégulé (ou régulé par Dieu), se perpétuant suivant une logique qui lui était propre (cf. le thème de la "bonne Nature") et dont l'homme n'était qu'un sujet, s'est substituée une philosophie au sein de laquelle (immense présomption pourraient dire certains) l'homme devient un acteur principal, sinon le maître.

On pourrait longtemps disserter sur la question du déterminisme et de la liberté, sans doute pour parvenir à la conclusion que nous ne sommes ni totalement libres ni totalement prédéterminés. Mais il est clair que la foi jadis accordée à l'autorégulation des systèmes, l'acquiescement des individus à un destin tout tracé, a cédé progressivement la place au culte de l'homme libre et responsable. D'autant plus libre et responsable que son pouvoir n'a cessé de croître - notamment au travers des progrès de la science et de la technologie - pour le meilleur comme pour le pire…

Le fait est que la prospective repose sur trois postulats qui en disent long sur la philosophie, au moins implicite, de la démarche. Ces trois postulats se traduisent par les affirmations suivantes :
L'avenir est domaine de liberté
L'avenir est domaine de pouvoir
L'avenir est domaine de volonté

Ceci est très clair lorsque Gaston Berger nous invite à "considérer l'avenir non plus comme une chose déjà décidée et qui, petit à petit, se découvrirait à nous, mais comme une chose à faire", et lorsque Bertrand de Jouvenel écrit à son tour : "À l'égard du passé, la volonté de l'homme est vaine, sa liberté nulle, son pouvoir inexistant (…). Le passé est le lieu des faits sur lesquels je ne puis rien, il est aussi du même coup le lieu des faits connaissables" (ce qui n'exclut pas qu'il donne lieu à plusieurs interprétations). Alors, au contraire, que "l'avenir est pour l'homme, en tant que sujet connaissant, domaine d'incertitude, et pour l'homme, en tant que sujet agissant, domaine de liberté et de puissance".

L'avenir domaine de liberté

J'observe que l'avenir n'est pas déjà fait, prédéterminé, qu'il est, au contraire, ouvert à plusieurs futurs possibles : les futuribles. Dire qu'il n'est pas déjà fait, c'est affirmer d'emblée qu'il est, par essence, inconnaissable et qu'il ne peut donc exister de "science du futur" qui - grâce à nos instruments modernes d'investigation, en substituant à la boule de cristal et au marc de café de puissants systèmes experts - nous permettrait de pré-dire avec certitude ce que sera le futur.

(…) Le regard que nous portons sur la réalité est souvent faussé par :

  • Les outils d'observation qui sont les nôtres ou, plus élémentairement encore, les sources d'information que nous utilisons.

  • Les instruments de mesure que nous employons, l'exemple le plus évident étant celui du produit national brut (PNB) par tête qui tend, par exemple, à privilégier ce qui est cher par rapport à ce qui nous est cher, et parfois à surestimer l'accessoire tandis qu'est sous-estimé l'essentiel.

  • Le poids des théories à partir desquelles nous croyons pouvoir expliquer la réalité : n'a-t-on pas continué à enseigner que l'atome était insécable des années encore après Hiroshima !

  • L'influence des idéologies et, plus généralement, des idées régnantes qui bien souvent occultent la réalité - elles sont parfois même largement diffusées à cette fin (stratégie de détournement) : ainsi en est-il de l'explication de la crise économique par les chocs pétroliers et de la sortie de crise par les nouvelles technologies, thèses hélas trop simples pour être vraies.

Ces bévues - largement induites par le refus de voir des problèmes qui dérangent et par les limites, voire les carences, de nos capacités d'analyse - entraînent à leur tour l'adoption de stratégies bien souvent inadaptées, tout ceci étant largement entretenu par les mythologies collectives que nous produisons pour substituer à une réalité douloureuse, voire conflictuelle, un consensus d'apparence : ainsi en va-t-il de l'idée fort répandue que nous étions, à la fin des années quatre-vingt-dix, à l'aube d'une nouvelle ère de croissance (un "Kondratiev ascendant"), qui, spontanément - quoi que nous fassions - entraînerait l'éradication du chômage, permettrait d'allonger la durée d'activité professionnelle sur l'ensemble de la durée de vie, et donc de résoudre les défis liés au vieillissement démographique. (…)

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Plan du dossier :
Editorial
1 - La prospective pose, propose, impose un autre regard
2 - Quelques pratiques d'entreprises et institutions
3 - Regards sur le changement : entre modes et méta-tendances
4 - Approches de la prospective : bonnes feuilles
5 - Références et liens.
Sommaire détaillé
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